Dossier personnel d’un enseignant du Primaire Supérieur en Isère

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Les lois scolaires de la IIIe République sont l'aboutissement d’un mouvement plus ancien dans lequel l’Etat, de plus en plus, prend en compte la question scolaire. Sous la IIIe République on voit se développer les formes de scolarisation prolongée: dans les établissements secondaires, avec l’enseignement technique, mais aussi avec l’enseignement primaire supérieur.

La renaissance, dans les années 1880, de l’enseignement primaire supérieur est un exemple de cette mise en cohérence de l’institution scolaire. Cet enseignement est pensé comme une prolongation de scolarité qui vise à approfondir la culture générale des élèves mais avec une visée professionnalisante, avec par exemple des sections agriculture ou commerciale. Cet enseignement autorise donc une poursuite des études en dehors du système élitiste de l’enseignement secondaire. Plus particulièrement, les écoles primaires supérieures offrent une scolarité au-delà du certificat d’étude. Le cycle normal des études est de trois ans et mène au certificat d’études primaires supérieures (brevet élémentaire d’études primaires supérieures en 1917). Les écoles primaires supérieures permettent aussi de préparer le brevet élémentaire qui est indispensable pour devenir instituteur. Au-delà de la seule entrée aux écoles normales d’institueurs-trices, elles offrent une préparation à de nombreux concours administratifs qui ne requièrent pas le baccalauréat. A une époque où l’institution scolaire s’organise selon une double discrimination, à la fois sexuelle et sociale, les écoles primaires supérieures s’adressent à une partie très spécifique de la population : « Dans sa définition officielle, l'enseignement primaire supérieur s'adresse aux fractions inférieures des classes moyennes et à des catégories relativement aisées des classes populaires: selon l'expression parfois utilisée par les défenseurs des EPS vers 1930, il constitue ainsi les collèges du peuple. »[1] Cet enseignement est autant pensé pour les garçons que pour les filles sans que cela ne fasse débat, comme l’est la question du secondaire féminin à la même époque. Dès les années 1930 les effectifs de filles dépassent ceux des garçons. Les écoles primaires supérieures connaissent rapidement un franc succès avec en 1923-1924 des effectifs qui s’élèvent à 38043 garçons et 32659 filles[2].

Les écoles primaires supérieures ont un corps d’enseignants spécifiques dont les professeur-e-s ont un certificat d’aptitude pour enseigner dans les écoles primaires supérieures et dans les écoles normales d’instituteurs. En 1882, Jules Ferry créa deux écoles normales supérieures, une Fontenay en 1880 (ENS de l’enseignement Primaire pour les filles) et à Saint Cloud en 1882 (pour les garçons) afin de former les professeurs des écoles normales, et à partir de la loi Gobelet de 1886, des professeurs d’écoles primaires supérieures. Il est cependant possible d’y mener une carrière sans être passé-e par ces institutions, et de simples instituteurs ou institutrices peuvent prétendre à ces postes de professeurs. Afin d’étudier ce corps d’enseignant-e-s, nous pouvons nous servir des dossiers de personnel constitués par l’administration de l’instruction publique et notamment par l’inspection d’académie. Ces dossiers contiennent des éléments sur l’état civil des enseignants, mais aussi les diplômes obtenus. Ces dossiers informent surtout sur l’évolution des carrières de ces enseignants, en donnant les lieux où ils ont enseigné et la durée pendant laquelle ils ont occupé tel ou tel poste. Ces dossiers sont constitués par l’administration afin qu’elle suive ses fonctionnaires, avec par exemple la correspondance de l’enseignant avec l’inspecteur d’académie ou le recteur, la correspondance à propos de l’enseignant, ses demandes de congés ou de mutation, ou encore les rapports d’inspections qui le concerne. Ils ont tous en commun une première page sous forme d’un formulaire récapitulatif qui s’organise en trois parties : Etat Civil, formation et carrière.

Les documents présentés proviennent des fonds du rectorat d’académie de Grenoble [21 T 1041][3]. Ils sont extraits du dossier de M. Cézilly qui fut professeur à l’école primaire supérieure de garçons de Grenoble entre 1904 et 1923. Cette école primaire supérieure est la plus ancienne du département, celui-ci compte en 1923 onze écoles primaires supérieures dont six de garçons.

Le premier document est la page introductive du dossier, avec ses trois parties. Elle nous informe que cet enseignant est marié et père de trois enfants, bien que l’un de ses fils soit mort pendant la Grande Guerre. Le dossier contient une lettre du professeur qui demande que ce fils disparu soit pris en compte dans le calcul de son allocation pour charge de famille calculée sur le nombre des enfants. Cette page introductive met en avant les titres honorifiques du professeur, il est ainsi notifié que M. Cézilly a reçu en 1902 une lettre de félicitation du ministre de l’Instruction publique pour des conférences populaires. Le détail de ses diplômes montre qu’il fut maître-élève à l’école normale des Basses Alpes pendant deux ans avant de décrocher son brevet supérieur. Il obtient son certificat d’aptitude pédagogique pour les écoles primaires supérieures en août 1893, à l’âge de 26 ans, après avoir été instituteur adjoint pendant huit ans. Il devient ensuite professeur de lettres en écoles primaires supérieures dans différentes académies. Il exerce à partir d'octobre 1904 à l’école primaire supérieure de garçons à Grenoble, comme professeur titulaire de lettres et d’écriture[4] jusqu’à sa mort en 1923. Enfin ce dossier nous donne le nom de son remplaçant après sa mort.

Le deuxième document est une lettre du bureau de la direction de l’enseignement primaire au recteur d’académie à propos du décès de M. Cézilly alors qu’il était en poste. Cette lettre couronne une liasse d’autres lettres à propos de ce décès. La dernière phrase laisse apparaître que le directeur de l’enseignement primaire dirige la nomination des professeurs, mais il s’agit généralement d’un accord donné à une proposition faite par le recteur d’académie. Le troisième document est un dossier de demande de congé issu de l’inspection d’académie. Celui-ci montre qu’au niveau des écoles primaires supérieures, c’est surtout l’inspecteur d’Académie qui fait autorité, toutes les demandes passant par lui, ses avis étant quasiment toujours suivi par le rectorat. Ce formulaire précise les conditions dans lesquelles le remplacement du professeur doit être fait. Cette demande concerne une demande de congé pour l’exhumation du corps du fils de M. Cézilly, mort en 1917. La lettre du professeur justifie sa demande, en soulignant le caractère officiel de cette absence par la convocation de l’autorité militaire.

Ce dossier personnel se fait l’écho de cette période qu’est l’entre-deux-guerres. Il laisse en effet voir les séquelles de la Grande Guerre notamment par le deuil des familles. Le dossier de M. Cézilly donne des éléments sur le corps des enseignants des écoles primaires supérieurs, encore très peu connu, et son fonctionnement. Enfin, la constitution même de ces dossiers est le signe du contrôle de l’institution scolaire sur son personnel via de nombreux acteurs tels que les recteurs et les inspecteurs d’académie.

 

[1] Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, Les collèges du peuple (page 6)

[2] Ibid.

[3] Archives départementales de l’Isère

[4] Source : tableaux des professeurs d’EPS de l’Isère en 1921-1922, AD de l’Isère, 21 T 621

Bibliographie

  • PICARD EMMANUELLE, "Etudiants et enseignants : du dossier individuel à la prosopographie »," Revue administrative (2007): 55-58.
  • MAYEUR Françoise, Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France. Tome III. De la Révolution à l’École républicaine, 1789-1930 (Paris: Perrin, 2004).
  • BRIAND Jean-Pierre et CHAPOULIE Jean-Michel, Les collèges du peuple : l’enseignement primaire supérieur et le développement de la scolarisation prolongée sous la Troisième République (Paris: INRP, 1992).