Protestation des habitants de la SVU contre les effets des rationnements d'électricité d'après-guerre.

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Le 14 novembre 1946, Georges Lévy, alors maire de Villeurbanne, reçoit une pétition d’habitants du groupe 2 du quartier des Gratte-ciel comportant 50 signatures. Cet ensemble monumental construit entre 1927 et 1934 est composé de six groupes d’immeubles détenus par la Société Villeurbannaise d’Urbanisme (SVU) dont le capital est partagé entre la municipalité, socialiste en ce temps, et des entrepreneurs privés. Autour de ces gratte-ciel voulus par le maire Lazare Goujon s’organise le centre moderne de Villeurbanne. L’objectif est double : explicitement il s’agit d’apporter une réponse au problème du logement de la population villeurbannaise en lui fournissant un grand nombre d’appartements tout confort moderne au loyer modéré, plus implicitement il s’agit de se démarquer et de s’affirmer en tant que ville à part entière pour se défendre contre les volontés d’annexion de  Lyon. Après une période de battement, les Villeurbannais investissent les Gratte-ciel et bientôt les appartements disponibles se font rares. On les réserve alors en priorité aux jeunes ménages villeurbannais ainsi qu’aux fonctionnaires mutés à Villeurbanne.

La pétition adressée au maire porte un coup à la modernité affichée des lieux. Elle fait suite à de multiples plaintes déjà formulées individuellement par les locataires des Gratte-ciel, demandant par exemple la remise en état des ascenseurs ou encore des minuteries, ainsi qu’a des rapports d’architectes qui révèlent la nécessité de travaux sous peine de graves délabrements. Par ailleurs elle engendre une enquête des services techniques qui analysent et se prononcent sur les plaintes.

Ces plaintes sont liées au contexte de pénurie d’après guerre, en raison d’une économie qui a du mal à redémarrer. Faute d’énergie, des coupures d’électricité sont organisées dans la France entière. Le système consiste en des coupures par demi-journée, mais bientôt le courant sera coupé de 7h à 19h30. Les locataires des Gratte-ciel n’hésitent pas à faire remarquer à la municipalité Villeurbannaise le contraste de situation vécu par rapport à leurs voisins Lyonnais. Ils signalent également le fait que certains immeubles ne sont aucunement soumis à ces coupures car comportant des cliniques, or on sait qu’il existait dans le groupe 2 deux cliniques d’accouchements. Mais principalement, les locataires déplorent les effets particuliers que ce rationnement engendre dans le cadre des appartements de la SVU dotés entre autre du chauffage, de l’eau chaude, d’ascenseurs. Tout d’abord les ascenseurs ne marchent plus, or ceux-ci ont une importance capitale, surtout pour les mamans, comme le précise le document, mais  également pour les personnes âgées peut on l’imaginer, dans des immeubles qui s’élèvent de  9 à 11 étages. Ensuite, comme l’explique le rapport des services techniques, le chauffage des immeubles marche par circulation d’eau, cette dernière étant assurée par des pompes électriques. Les coupures de courant engendrent donc l’arrêt du chauffage, pourtant si nécessaire en ce début d’hiver.  L’habitant des Gratte-ciel, même s’il ne pâtit pas directement de la crise du logement qui fait rage en cette période d’après-guerre, souffre donc du froid.

Selon les locataires qui continuent à payer une facture de chauffage inchangée malgré les coupures, laisser le chauffage, n’impliquerait pas une dépense en énergie trop importante et éviterait l’utilisation excessive des radiateurs électriques lorsque le courant est rétabli. De plus le rapport des services techniques met en garde contre les conséquences graves de ces coupures. En effet ces dernières pèsent sur la dégradation déjà réelle des immeubles mal isolés de la SVU en participant  à l’usure des bâtiments par l’augmentation de l’humidité des locaux, par la détérioration des installations qui risquent de geler.  Le rapport va jusqu’à prévenir contre le risque de rendre les logements absolument inhabitables.

Les restrictions d’électricité durèrent cependant jusque dans les années 1950, le temps pour l’industrie de se réorganiser et de se moderniser grâce à la politique interventionniste de l’Etat.  Les Gratte-ciel existent toujours. La réhabilitation d’ensemble des années 1990 ainsi que de nombreux travaux réalisés au quotidien leur évita le sort que nombre d’experts présageaient : la ruine.

Bibliographie

  • Videlier Philippe, Gratte Ciel (edition de la passe du vent, 2004), 223.
  • Bonneville Marc, Villeurbanne: maissance et métamorphose d'une banlieue ouvrière, processus et forme d'urbanisation (lyon: presses universitaures de Lyon, 1978).