Ballon de Lyon

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Cette lithographie de Charles Boily (Bibliothèque Municipale de Lyon, Fonds Coste, n° 791) fixe pour la postérité un événement technique et scientifique qui marqua la chronique à la fin du règne de Louis XVI. Le 19 janvier 1784, Joseph Montgolfier et Pilâtre de Rozier réalisaient en effet dans la plaine des Brotteaux l'un des premiers vols habités à l'aide d'une machine qui reçut à cette occasion le nom de « montgolfière ».

Au premier plan, entouré d'une palissade à l'intérieur de laquelle quelques personnalités prirent place, on voit l'estrade aménagée pour le gonflage de l'aérostat, sur un terrain situé à proximité du chevet de l'actuelle église Saint-Pothin au carrefour des rues Créqui et Bugeaud dans le 6e arrondissement. Les deux grands mats étaient destinés à soutenir l'enveloppe du ballon. Une foule nombreuse assiste à l'envol, estimée par un témoin à cent mille personnes, ce qui est douteux, la population de Lyon s'élevant alors à environ 150 000 habitants. Il est vrai qu'on accourut parfois de loin pour assister à l'événement, à l'instar des chanoines de Saint-Maurice de Vienne ou plus encore du physicien Horace de Saussure venu de Genève. Derrière cette foule, quelques maisons témoignent de l'aménagement en cours du quartier des Brotteaux. Elles sont dominées par les façades du quai du Rhône, avec le dôme de l'Hôtel-Dieu sur le bord gauche de la gravure. A l'arrière-plan, la colline de Fourvière.

Cet épisode appartient aux tout premiers temps de l'aérostation. Les frères Montgolfier, papetiers à Annonay, y avaient expérimenté leur premier ballon à air chaud le 4 juin 1783. A la sollicitation de leur ami Réveillon, ils firent une démonstration devant la Cour, à Versailles, le 19 septembre suivant. Le 21 novembre, en utilisant la même technologie, Pilâtre de Rozier (intendant des cabinets de physique, de chimie et d'histoire naturelle du comte de Provence) et le marquis d'Arlandes réalisèrent à Paris le premier vol habité. Mais le 1er décembre, le physicien Jacques Charles réalisait le premier vol à bord d'un ballon gonflé à l'hydrogène. La compétition était donc ouverte entre les deux technologies. Les Montgolfier se lancèrent alors dans un projet fou : construire un ballon capable de relier Lyon à Paris en emportant un équipage.

Pour financer l'opération, Jacques de Flesselles, intendant de Lyonnais, Forez et Beaujolais depuis 1768, autorisa les frères Montgolfier à ouvrir une souscription publique pour un montant de 4320 livres divisé en 360 parts de 12 livres. La fabrication fut confiée au marchand de bois Fontaine, agent commercial des Montgolfier à Lyon. Le chantier occupa jusqu'à 150 personnes. L'enveloppe était composée de 16 fuseaux faits de trois couches de papier froissé piqué à l'aiguille entre deux toiles, la calotte de triangles de toile de coton à trame très serrée et imprégnée de cire. Le losange d'arrimage était en tissu rose et le cône inférieur était constitué de bandes de drap de laine de teintes diverses. Deux peintures allégoriques ornaient l'enveloppe en sa plus grande largeur : l' « Histoire » et la « Renommée ». Au moment de l'ascension, un pavillon portant les mots « Le Flesselles » devait être hissé. Une galerie en bois d'environ 7 mètres de diamètre devait accueillir l'équipage et lui permettre d'entretenir le foyer contenu dans une coupe hémisphérique. On ne devait plus construire d'aérostat aussi volumineux avant la fin du XIXe siècle : 33,5 mètres de diamètre, 41,5 mètres de hauteur, environ 23 000 m² de volume. En décembre, Pilâtre de Rozier, auréolé de ses succès parisiens, arriva à Lyon pour épauler Joseph Montgolfier. Il imposa quelques modifications : la plus importante fut d'accrocher la galerie de bois à un filet dans lequel serait glissée l'enveloppe du ballon.

Le travail fut achevé à la fin du même mois et les différentes parties de l'engin transportées aux Brotteaux le 7 janvier 1784. Après plusieurs essais infructueux autant en raison d'incidents techniques que de la météo où d'un certain amateurisme, « le Flesselles » s'éleva enfin dans les airs le 19 janvier à midi et quarante huit minutes, emmenant sept passagers. Mais le vol fut de courte durée : après avoir rasé les têtes, la montgolfière fut d'abord emportée par le vent vers le Rhône, puis elle repartit vers l'est, survola de nouveau la foule enthousiaste et alla s'écraser à proximité de l'actuel Parc de la Tête d'Or, au prix de quelques contusions et dents cassées. Dans la soirée, le prince d'Aremberg qui avait été de l'aventure, offrit à dîner à ses compagnons, puis, à la Comédie où fut donnée Iphigénie en Aulide de Glück, Madame de Flesselles couronna les courageux aérostatiers.

L'épisode est emblématique du progrès scientifique et technique à la veille de la Révolution. Au départ, l'initiative des deux frères Joseph et Etienne Montgolfier, industriels à la tête d'une papeterie de réputation européenne, employant 300 ouvriers et installée dans l'actuelle Ardèche, à Vidalon-les-Annonay. S'ils s'intéressaient, Joseph surtout, aux sciences physiques et naturelles, ils procédaient de manière empirique par tâtonnements. Joseph était préoccupé par le déplacement des corps dans l'air : il imagina aussi bien un parachute qu'une machine capable de voler malgré les vents. Leurs essais suscitèrent la curiosité des milieux éclairés : à plusieurs reprises, Joseph vint présenter ses travaux à l'Académie de Lyon. Deux membres de celle-ci, Barou du Soleil et Regnauld de Parcieu organisèrent la souscription et la compagnie désigna en son sein quatre commissaires pour observer les essais. Elle fonda «  un prix de 1200 livres pour être distribué à celui qui donnera le meilleur moyen de diriger à volonté les machines aérostatiques ». Après leurs démonstrations parisiennes, l'Académie Royale des Sciences attribua aux Montgolfier son prix annuel de 600 livres pour « récompenser la contribution de leurs travaux au développement des sciences dans le royaume ». Les pouvoirs ne restaient pas indifférents. En décembre 1783, Louis XVI anoblit le père de famille, Pierre de Montgolfier, « avec toute sa postérité et descendance » et définit la devise de leurs armoiries : « sic itur ad astra ». L'intendant Flesselles avait déjà soutenu le marquis Jouffroy d'Abbans qui, le 15 juillet 1783, réussit à remonter la Saône avec son « pyroscaphe ». Il apporta également un soutien décisif aux frères Montgolfier. Par ailleurs, l'événement s'inscrivait dans la « police » de la ville, autrement dit le souci de la gestion harmonieuse de l'espace urbain. L'architecte Jean-Antoine Morand, à qui avait été confié l'aménagement du quartier des Brotteaux, fit imprimer un plan de circulation vendu 1livre et 4 sous : pour assister à l'envol du Flesselles, il fallait traverser le Rhône par le nouveau pont de Saint-Clair (opération juteuse pour la Compagnie du même nom montée par Morand lui-même pour la construction du pont, qui encaissait les droits de péage), laisser sa voiture sur des parkings prévus à cet effet ; après le spectacle, on regagnait la ville par le pont de la Guillotière situé en aval. Enfin, si la tentative lyonnaise fut un échec relatif, elle contribua à stimuler l'intérêt pour ce nouveau moyen de transport : le 7 janvier 1785, Blanchard et Jeffries traversaient la Manche, mais à bord d'un ballon gonflé à l'hydrogène.

Bibliographie

  • Faujas de Saint-Fond (Barthélémy), Description des expériences de la machine aérostatique de MM. De Montgolfier (Paris: Cuchet, 1783-84).
  • Arecco (Davide), Mongolfiere, scienze e Lumi nel tardo Settecento (Bari: Cacucci, 2003).
  • Thébaud-Sorger (Marie), L'aérostation au temps des Lumières (Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2009).