La représentation royale en péril, ou le triomphe de la Nation. L’exemple de la gravure La Constitution française.

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Le document présenté ici est une estampe à l’eau forte datant de l'expérience constitutionnelle de 1791-1792. Elle est conservée à la Bibliothèque nationale de France (BnF, département Estampes et photographie, Réserve QB-370, fonds De Vinck, volume 25, pièce n°4286). Il s'agit d'un grand ensemble allégorique (46x34 cm), constitué de plusieurs petites scènes expliquant ce que représentent, aux yeux de son auteur, Louis Le Cœur, la Constitution achevée le 03 septembre 1791 et sa réception.

Louis le Cœur est un graveur dont on ne sait pas grand-chose. Il serait né dans les années 1750, et fut l’élève de Debucourt. Il a gravé en majorité des portraits et des gravures ayant comme sujet la période révolutionnaire. Il est habitué à utiliser la couleur, style apparu vers les années 1760 et qui demande de la technique. En 1881, dans Les graveurs du dix-huitième siècle, le baron Portalis et Henri Beraldi le jugent « d’une certaine habileté ». On ne peut pas affirmer à qui cette gravure était destinée. Toujours est-il qu’elle échut au grand collectionneur diplomate Carl de Vinck (1859-1931), qui recherchait des gravures de la période 1770-1871.

La Constitution de 1791 marque le début d'un chamboulement institutionnel venant ébranler une monarchie vieille de près de huit siècles. Elle est élaborée dès 1789, et le retour de Varennes en juin 1791 précipite l’opportunité de la mettre en place. Le roi l'accepte le 13 septembre 1791, et réitère son adhésion en lui prêtant serment dès le lendemain. Cette réorganisation institutionnelle donne au roi ce qu'il avait demandé et espéré : le pouvoir exécutif. Il devient "roi des Français", ce qui ne signifie pas qu’il perd son caractère divin. Il ne tient plus sa légitimité uniquement de la volonté divine, mais aussi du peuple, à qui il doit rendre compte. Sa personne garde un caractère sacré et inviolable. Nous pouvons toutefois noter que même s’il reste théoriquement le chef de l'État, il n'est plus considéré comme le « libérateur de la liberté française » (comme on a pu le désigner à l'Assemblée lors de la nuit du 04 au 05 août 1789), mais plutôt comme un citoyen comme les autres qui doit se soumettre à la Constitution. Cette dernière se place ainsi au sommet de l’État.

Ce détail est visible dans la gravure. L’importance que le graveur accorde à la Constitution et à ses vertus se lit dans les différentes scènes exposées d’une part, mais aussi dans les éléments qui sont absents de l’œuvre d’autre part. En l’occurrence, la Constitution est l’élément principal de la gravure, celui dont on ne peut faire abstraction, et à l’inverse le roi est le grand absent de cette mise en scène. La légende expose les différentes parties de l’image. Puisqu’elle est très explicite, attardons-nous seulement sur quelques points :

Le monument central, très inspiré par les représentations de décors antiques, comme c’est à la mode au XVIIIe siècle – et cette mode se voit encore par le caractère campagnard de la scène, rappelant les nombreux tableaux ayant pour sujets les ruines romaines –, est un éloge à la Constitution, comme on l’a dit. Le faisceau est composé de 83 bandes (pour les départements) et surmonté d’un coq, d’un bonnet et d’une masse d’Hercule, objet utilisé en masse à la Révolution pour symboliser la force du peuple. Le socle est marqué par les noms de grands hommes de la nation (Mirabeau, le comte de Lorges, Voltaire etc.) ; il est aussi orné d’un bas-relief représentant la prise de la Bastille. Ces symboles sont typiques des stratégies utilisées pour ancrer la mémoire révolutionnaire dans les esprits : des symboles, des hommes et des évènements à vocation unificatrice et porteurs d'identité. D’ailleurs, le culte des grands hommes prend beaucoup d’ampleur pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, et on peut vérifier cela avec le tombeau de Mirabeau au premier plan : ces hommes suscitent l’admiration et l’adoration du peuple là où le roi l’aurait fait quelques décennies plus tôt.

La Nation est personnifiée, elle représente tous ses citoyens. C’est elle qui grave les lois, car c’est son rôle désormais. Par cette action, elle donne un caractère éternel et immuable à la Constitution. Elle tient dans chaque main un pouvoir : à droite un sceptre avec un œil providentiel représentant le pouvoir législatif, et à gauche un gouvernail fleurdelysé représentant le pouvoir exécutif. Ces deux pouvoirs sont pourtant dans des positions contrastées : le sceptre est en hauteur et guide la nation dans son travail, tandis que le gouvernail est aux pieds de celle-ci, à l'opposé de son regard. Cela appuie l’idée que le gouvernement monarchique est désormais tributaire de la Nation. Concernant toujours la monarchie, en arrière-plan à gauche, on voit que les armes du palais venant d’être retirées sont celles du roi de France, comme si une perceptible défiance envers la monarchie est toute récente au moment de l’élaboration de la gravure. On peut envisager cette hypothèse, car bien que l’image du roi commence à s’estomper progressivement à partir de 1792, dans les gravures de ce genre ce n’est pas encore vraiment le cas.

Cette gravure traduit bien l’état d’esprit de son graveur, son regard par rapport aux différentes nouveautés de l’année 1791. Il semble de ne plus accorder de confiance à la monarchie et glorifie la Constitution et la Nation, sources de réussites, comme le montre la corne d’abondance au pied de la colonne. Le peuple, au sommet de tout, semble s’appuyer sur une base solide, faite d’hommes d’évènements et de symboles unificateurs, et cela semble avoir été intégré par les Français jusqu’à la plus lointaine et profonde campagne du royaume. Cependant, il paraît aussi lucide. Il est conscient que ce nouveau régime reste fragile, l’orage menace du côté des royalistes et des monarchies étrangères (le château et l’ « esclave d’Asie » sont au niveau de ces nuages « nébuleux »). Cette gravure prouve alors tout son intérêt : elle fourmille de détails révélant sa complexité, et expose clairement l’ambiance de la période constitutionnelle en France.

 

Bibliographie

  • ADHEMAR Jean, La gravure originale au XVIIIe siècle (Paris: Somogy, 1963).
  • CHOPELIN Paul, La France en Révolution, 1774-1799 (Paris: Ellipses, 2011).
  • PORTALIS Roger (DE) et BERALDI Henri, Les graveurs du dix-huitième siècle, Tome 2 (Paris: L'échelle de Jacob, 2011 (1e éd. 1881-1882)).
  • SLIMANI Ahmed, La modernité du concept de nation au XVIIIe siècle (Aix-Marseille: PUAM, 2004).