Devenir religieuse « indigène » en Afrique : entre intégration et marginalisation. Le cas des « Petites Sœurs de Sainte Marie du Gabon » dans les années 1930.

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En 1911, la Gabonaise Anne-Marie Dembiano se présenta à Jean-Martin Adam, vicaire apostolique du Gabon avec un projet inédit : elle souhaitait non seulement devenir religieuse, mais surtout fonder une congrégation de sœurs « indigènes ». Le vicaire, non sans difficultés, accepta finalement sa demande et créa la congrégation des « Petites Sœurs de Sainte Marie du Gabon ».

Près de vingt ans plus tard, cette congrégation continuait de recruter de nouvelles Gabonaises, comme en témoignent ces deux photographies conservées aux archives des Œuvres Pontificales Missionnaires de Lyon. La première a été prise en juin 1932 près de Libreville, juste après la prise de voile de cinq nouvelles religieuses. Elles sont accompagnées de la maîtresse des novices, la Sœur Bleue Saint-Eustache. Les religieuses de l’Immaculée Conception de Castres (ou « Sœurs Bleues ») sont en effet arrivées au Gabon en 1849 pour évangéliser la population féminine, voire susciter des vocations : après un accueil provisoire de quelques religieuses gabonaises dans leurs rangs, elles ont été chargées d’encadrer cette nouvelle congrégation « indigène ». La seconde photographie, datant de 1937, représente mère Cécilia, religieuse de cette congrégation « indigène » depuis 1923, en charge de la communauté de Franceville. Ces deux photographies ont été publiées dans les Missions catholiques, un bulletin hebdomadaire de l’Œuvre de la Propagation de la Foi (organisation lyonnaise chargée de financer les missions) : elles visaient à promouvoir en France l’œuvre des missionnaires par le biais d’histoires de vie. L’analyse de ces clichés invite à s’interroger sur la place de ces religieuses « indigènes », entre intégration et marginalité.

 

Sur la première photographie, sœur Saint-Eustache, une religieuse européenne, est entourée de cinq sœurs gabonaises qui viennent de prendre le voile : il s’agit d’une photographie-souvenir, réunissant la maîtresse des novices et ses anciennes élèves. Ce cliché est révélateur du manque d’autonomie des religieuses « indigènes » : les novices dépendaient d’une maîtresse européenne, de même que l’ensemble de la congrégation, encadrée par la Supérieure provinciale du Gabon d’origine européenne elle aussi. Parfois, un peu plus d’indépendance leur était accordée : mère Cécilia, représentée sur la seconde photographie, a été envoyée seule avec d’autres religieuses « indigènes » à Franceville (à vingt jours de pirogue de la capitale Libreville) et a été chargée de diriger cette nouvelle communauté. Les religieuses européennes étaient en effet considérées comme trop fragiles pour partir évangéliser les zones marginales : on faisait donc appel à des religieuses « indigènes » prétendument immunisées contre les maladies équatoriales et habituées à vivre au cœur de la forêt gabonaise. Cet octroi de liberté s’inscrivait dans la politique pontificale du XXème siècle mettant en avant l’autonomie des clergés « indigènes » : les encycliques Maximum Illud de Benoît XV (1919) et Rerum Ecclesiae de Pie XI (1926) prônaient leur progressive indépendance, une fois leur formation achevée par des Européens. En attendant, les religieuses « indigènes » étaient considérées comme des enfants à éduquer, qui ne pouvaient être autonomes immédiatement.

 

Cette dépendance à l’égard des Sœurs Bleues n’oblitérait cependant pas l’identité propre des Petites Sœurs de Sainte Marie du Gabon. Visible sur les deux photographies, leur costume religieux témoignait en effet de la spécificité de la congrégation. Elles conservaient la robe bleue qui constitue l’identité des religieuses européennes (comme leur nom l’indique), le chapelet au côté droit, l’alliance (preuve de leurs noces divines) et la coiffe blanche, mais se distinguaient par leur pèlerine et leur voile noirs. Toutefois, leur tenue avait été adaptée pour des raisons pratiques : le voile, ouvert, ne leur entourait pas le visage (en raison de la chaleur du pays), et elles étaient nu-pieds comme le sont les femmes gabonaises. Leur habillement témoignait tout à la fois d’une filiation avec les Sœurs Bleues et d’une indéniable spécificité. De plus, comme on le voit pour mère Cécilia représentée sur la deuxième photographie, leur nom même était un signe de différenciation par rapport aux Sœurs Bleues : lors de leur prise de voile, des noms latins et non français leur étaient la plupart du temps attribués. La congrégation des Petites Sœurs de Sainte Marie du Gabon était donc une congrégation catholique bien particulière, à l’identité propre.

 

Pourtant cette adaptation gabonaise n’empêchait pas toujours appréhensions et réticences. Sur la première image, les religieuses « indigènes » ont un air bien austère : leur visage est fermé et elles ne sourient pas. Peut-être est-ce lié aux difficultés rencontrées à l’annonce de leur vocation. En effet, la réaction de la famille était souvent hostile : le vœu de chasteté était, pour les proches, le plus inconcevable, mais ils ne comprenaient pas non plus pourquoi leur fille les quittait et ne participait plus à leur entretien. De plus, ces jeunes filles étaient promises en mariage depuis l’enfance et l’entrée dans la vie religieuse leur faisait briser cet engagement. C’est le cas en particulier de mère Cécilia : son père s’opposa à sa vocation religieuse car il avait pour elle des projets matrimoniaux. En 1918, aidée d’un prêtre missionnaire, elle s’échappa de son village pour rejoindre le noviciat indigène de Donghila, à proximité de Libreville. Souvent, la famille n’hésitait pas à porter plainte pour détournement de jeunes filles : l’administrateur était ainsi régulièrement chargé de vérifier que les nouvelles religieuses n’aient pas été forcées à entrer au couvent. Il se pourrait même qu’elles aient parfois payé de leur vie leur vocation, comme en témoigne l’histoire tragique de Marie-Stanislas, représentée sur la première photographie, derrière la maîtresse des novices. Cette élève des Sœurs Bleues, entrée au noviciat en 1927, prit le voile le 5 juin 1932. Cependant, dix jours plus tard, elle tomba gravement malade et mourut le 30 juin, quelques jours après cette prise de vue. Sa mort fut jugée mystérieuse, aucune cause médicale n’ayant été décelée. Si l’on invoqua d’abord une raison purement mystique (sœur Marie-Stanislas aurait poussé le sacrifice de soi jusqu’à désirer sa propre mort), certains n’hésitèrent pas à dire que sa famille, hostile à sa vocation religieuse, l’avait empoisonnée en guise de représailles.

 

À la date de leur publication, ces photographies avaient vocation à émouvoir le lectorat européen des Missions catholiques en présentant quelques-unes de ces religieuses comme des modèles de piété. Aujourd’hui, ces images, souvent seules traces de leur existence, sont un moyen privilégié d’entrer dans la vie de ces religieuses gabonaises. Elles témoignent de ce « catholicisme colonial » qui n’accordait qu’une place bien marginale à ces religieuses « indigènes ». En dépit de la volonté d’intégration et d’autonomisation à plus long terme prônée par le clergé européen, ces « Petites Sœurs » n’avaient toujours dans les années 1930 qu’une place seconde dans la christianisation du Gabon.

 

 

Bibliographie

  • Biton Alexandre, "L'essor des âmes dans la région de Franceville, Haut-Ogooué," Les Missions catholiques Tome 69 (1937): page 238.
  • Briault Maurice, "La légende dorée sous l'Equateur africain," Les Missions catholiques Tome 33 (1932): page 474.
  • Duhamelet Geneviève, Les Soeurs bleues de Castres, 1 tome (Paris: Grasset, 1934), 269 pages.
  • Godar Marie-Germaine, Congrégations religieuses indigènes du Gabon, les Petites Sœurs de Sainte Marie, 1 tome (Louvain: Xaveriana, 1933), 32 pages.
  • Borne Dominique et Falaize Benoît (dir.), Religions et colonisation, XVIe-XXe siècle: Afrique, Amérique, Asie, Océanie, 1 tome (Paris: Les Editions de l'Atelier, 2009), 335 pages.
  • Curtis Sarah, "À la découverte de la femme missionnaire," Histoire et missions chrétiennes volume 16, numéro 18 (2010): pages 5-18.
  • Dufourcq Élisabeth, Les Congrégations religieuses féminines hors d’Europe de Richelieu à nos jours, histoire naturelle d’une diaspora, 4 tomes (Paris: Librairie de l'Inde, 1993), 1140 pages.
  • Paisant Chantal (dir.), La Mission au féminin, témoignages de religieuses missionnaires au fil d’un siècle (XIXe-début XXe siècle), 1 tome (Turnhout: Brepols, 2009), 791 pages.