La construction de l'Hôtel des Postes en 1936

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Ce document prend sens dans l'histoire de l'urbanisme de Lyon. C'est une photographie de la construction de l'Hôtel des Postes sur la place Antonin Poncet, mise en ligne par la Bibliothèque Municipale de Lyon. Elle n'est pas signée mais la date du 23 juin 1936 est indiquée. Ce document est intéressant car il prend sur le vif un moment précis du chantier, plutôt que de le montrer achevé. Il permet alors de se placer au cœur de travaux importants pour la Presqu'île : ceux de la transition entre l'ancienne Place de la Charité et l'actuelle place Antonin Poncet. De plus, en replaçant ces travaux dans leur contexte politique, on peut apprécier les enjeux et les volontés urbaines de Lyon. Enfin, en analysant la photographie dans ses détails, nous pouvons faire l'histoire de la construction et de la technique de maçonnerie. A partir d'un moment précis sur un chantier, on aborde les différents les problèmes de l'histoire urbaine lyonnaise.

Nous sommes sur l'actuelle place Antonin Poncet. Le photographe a les pieds au sud-est de la place Bellecour, et vise plein sud. Il embrasse dans son champ l'ensemble de la place et prend soin d'intégrer le clocher de l'hôpital de la Charité, à droite. Cet hôpital vient en fait d'être détruit en 1935, et cette destruction, alors que le clocher est encore debout, est la première question que pose le document. Achevé en 1624, il remplissait ses fonctions d'hôpital et d'hospice jusqu'au XIXème siècle. Mais l'augmentation de la population pose des difficultés. L'hôpital ne possède que 900 lits et l'administration ne parvient pas à résorber un déficit considérable, notamment à partir des années 1830. Son état déplorable est signalé dès 1853 avec le rapport du baron de Polinière Considérations sur la salubrité de l'Hôtel-Dieu et de l'hospice de la Charité de Lyon. En 1908, un arrêté municipal exige que le Bureau d'Hygiène surveille des établissements dangereux. Le rapport sur la Charité incite Edouard Herriot à accélérer le projet de destruction. L'administration de l'hôpital accepte : il coûte bien plus cher de réhabiliter que de détruire. Cela va de pair avec la volonté de créer un hôpital de plus grande ampleur. Dès 1911, Tony Garnier conclut les plans pour un nouveau bâtiment dans le quartier de Grange-Blanche. Mais, du fait de la première guerre mondiale, les travaux traînent en longueur et le transfert des services de la Charité à Grange-Blanche ne se fait qu'en 1933. On voit donc que l'urbanisme lyonnais est une affaire longue, où l'immobilisme est plus fort que la réactivité : il faut presque un siècle pour détruire un hôpital insalubre qui ne remplit pas ses fonctions.

La deuxième question posée par la photographie est la présence du clocher. La destruction de la Charité a suscité les polémiques habituelles à propos des bâtiments anciens. L'Hôtel-Dieu aussi devait être détruit, mais son patrimoine architectural, dû notamment à Soufflot, permet sa conservation. La Charité ne dispose pas des mêmes atouts, hormis ce clocher dont la légende veut qu'il soit construit sur des plans arrachés au Bernin lors d'un passage à Lyon.  « C'est surtout lorsqu'il fut question de faire disparaître aussi la chapelle, qu'une levée de boucliers se produisit, mobilisant d'honorables personnalités, qui s'appuyèrent sur des relais locaux : la société d'Histoire de la Médecine, les Amis du musée de Gadagne et le journal Le Nouvelliste. Ils organisèrent une pétition parmi la population lyonnaise » écrivent les auteurs des Hospices civils de Lyon, Histoire de leurs hôpitaux. Face à la polémique, Edouard Herriot cherche à se défendre en juin 1935 : « c'est tout de même moi qui ai détruit l'hospice de La Charité et qui ai construit Grange-Blanche pour le bien de tous. J'aime cette ville, notre ville. » Il accepte néanmoins le compromis de conserver le clocher, et même de le restaurer. Ce travail prend du temps et cela explique qu'il soit visible en même temps que la construction de l'Hôtel des Postes.

Dans l'entre-deux-guerres, les quartiers de Perrache, des Hôpitaux et des Jacobins connaissent un grand renouvellement urbain. La place libre laissée par la Charité suscite tous les projets. La Société d'Embellissement de Lyon propose dès 1911 un concours pour « la meilleure utilisation des terrains devenant libres par la suppression de la Charité ». Tony Garnier propose un projet qui perce deux rues et ajoute deux jardins, et Chollat un autre qui prévoit un curieux pont double en X dans le prolongement de la place. C'est M. Schaeffer qui gagne le concours en 1924, avec l'idée de remodeler l'ensemble du quartier et d'ajouter aussi un autre pont. Pourtant tout cela reste caduque. La municipalité se replie sur un projet bien plus timide qui ne concerne que la création d'un Hôtel des Postes. Edouard Herriot insiste sur cette nécessité : « on ne conçoit pas qu'une grande ville industrielle et commerciale comme la nôtre, qui a besoin de relations postales, téléphoniques, télégraphiques et radio-télégraphiques, soit réduite à cette organisation sommaire». Le quartier n'est donc pas vraiment renouvelé, bien que les travaux permettent l'élargissement de la rue de la Charité et une nouvelle rue créée dans le prolongement de la rue François Dauphin.

C'est à l'architecte Michel Roux-Spitz à qui revient la construction de l'Hôtel des Postes. Il respecte le souhait d'Herriot d'un bâtiment moderne, et c'est cette modernité qu'il faut finalement interroger. On voit sur la photographie l'ossature du bâtiment en béton armé. Ce béton est lui-même posé sur une armature métallique et cela explique tout le métal visible au sol. L'usage de ce béton est intéressant. Il s'agit au XIXème siècle d'un matériau de faible qualité et la municipalité exige au contraire l'utilisation de la pierre pour les bâtiments publics. Mais l'amélioration de la technique inverse le rapport et c'est le béton qui devient le plus solide. Il nécessite néanmoins des outils plus importants : on voit, à gauche de la photographie, une grue. C'est sur ce chantier même que la grue moderne à tour que nous connaissons aujourd'hui fait son apparition à Lyon. Pour adoucir la robustesse et la froideur du bâtiment, on appose sur cette ossature un parement de pierre blanche de 40 cm. Cela ne cadre néanmoins pas avec la morphologie urbaine aux alentours, notamment celle de la place Bellecour. Une vue satellite du quartier fait apparaître l'hôtel comme une « tâche blanche » carrée au milieu d'un bâti plus traditionnel. Mais c'est aussi l'association avec le clocher de la Charité qui constitue une faute de goût. L'ancien et le moderne s'associent mal dans un espace aussi restreint. Le Progrès écrit ainsi lors de l'inauguration en 1938 : « On n'attend plus guère que la disparition du clocher grisaillant qui fait si piteuse mine auprès des pierres d'une éclatante blancheur du monument neuf ».

On comprend donc par l'étude de cette photographie les enjeux différents et contradictoires qui sous-tendent l'évolution de l'urbanisme lyonnais dans l'entre-deux-guerres : l'insalubrité des bâtiments publics, l'influence de la société civile dans la préservation du patrimoine, la créativité des architectes, l'importance de la politique moderniste de la municipalité et enfin le conflit entre bâti ancien et moderne.

Bibliographie

  • Jean-Luc de Ochandiano, Lyon, un chantier limousin : Les maçons migrants, 1848-1940 (Lyon: Lieux Dits, 2008), 269.
  • Charles Delfante, Cent ans d'urbanisme à Lyon (Lyon: Editions Lyonnaises, 1994), 235.
  • Gérard Chauvy, Lyon disparu (1880-1950) (Lyon: ELAH, 2003), 192.