Les protestants à Lyon en 1562

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La ville de Lyon entre dans les Guerres de religion dès 1562, deux mois après le massacre de Wassy. Les protestants prennent le contrôle de la ville et restent au pouvoir pendant un peu plus d'un an. Allant à l'encontre de l'image catholique de Lyon, cet épisode a pourtant marqué son histoire. Le document que nous présentons ici est une source majeure sur ces événements. Cette peinture à huile sur bois est nommée Le Sac de Lyon par les Calvinistes en 1562, elle est conservée au Musée Gadagne de Lyon. Son auteur est anonyme, bien que l'on puisse avancer le nom d'Antoine Caron de part la similitude dans l'organisation de la scène avec les Massacres du Triumvirat. Elle semble avoir été composée vers 1562/1564. Ce document renseigne sur l'occupation et le pillage de la ville par les protestants. La scène fourmille de détails et fait référence à des événements précis qui se déroulent à des moments différents, procédé courant à l'époque. Cette source est donc particulièrement intéressante pour comprendre le début de la période protestante à Lyon et nous pouvons l'étudier selon trois thèmes : le contrôle protestant sur la ville, la nature et les formes du pillage, et l'interprétation possible du sens du tableau donné par le peintre.

Le tableau présente une place lyonnaise imaginaire. Le peintre rassemble les différents événements en un même lieu sans se soucier de la topographie urbaine. On reconnaît néanmoins la colline de Fourvière en arrière-plan. Dans le courant d'avril 1562, la rumeur de la venue d'une armée catholique se répand dans Lyon. Un tiers des Lyonnais sont protestants, ce qui en fait l'une des plus grosses communautés de France. Une résistance à cette prétendue armée s'organise ainsi rapidement et un coup de main est donné dans la nuit du 29 au 30 avril 1562. Les soldats prennent les ponts, les places et l'Hôtel de Ville. L'usage de la force est rare et tout se fait sans difficultés. L’œuvre montre en effet une non-violence étonnante. Malgré toute la présence armée, les combats sont inexistants. La population est penchée aux fenêtres regardant les événements d'un air plus curieux qu'effrayé. Les fusils sont portés sur les épaules mais personne ne tire, hormis un soldat au premier plan qui vise hors-champ. Au premier plan à gauche, les soldats ne se servent pas du canon mais s'assoient dessus et lisent avec attention un livre, sûrement la Bible. Des gentilshommes en noir (au centre à droite du deuxième plan) accompagnent et surveillent les soldats, évitant les débordements. Tout se fait ainsi dans le calme et l'ordre. Bien que les catholiques soient majoritaires à Lyon, ils n'ont pas cherché à résister. Il faut aussi comprendre que la prise du pouvoir protestant s'est fait vite, en pleine nuit, de manière intelligente et organisée. Les canons ont été récupérés le plus tôt possible et ils sont ici figurés sur les différents plans du tableau : la ville est donc bien tenue et il est difficile d'organiser une riposte.

Après la prise du contrôle de la ville, les protestants, aux forces trop faibles, font appel au baron des Adrets, qui vient le 5 mai avec son armée. Le baron instaure un pillage en règle, qui se différencie de l'iconoclasme par le caractère moins réglé et moins symbolique. Le baron des Adrets est en effet moins un chef religieux qu'un chef de guerre. Les Eglises Saint-Jean, Sainte-Croix, Saint-Etienne et Saint-Just sont détruites ou dégradées. Le peintre ne figure néanmoins pas vraiment ces destructions. On distingue juste des flammes qui s’élèvent de la coupole en arrière-plan, malgré l'usage d'une couleur fade qui n'a pas résisté au temps et se confond maintenant avec le ciel. Au deuxième plan à gauche, on remarque trois moines tête baissée, encadrés par un soldat. Il peut s'agir d'une mention à la prise de l'église de Saint-Jean qui, elle, a donné lieu à un combat. Les chanoines tentent de résister le 30 avril mais doivent fuir le lendemain face aux artilleries protestantes. C'est ainsi que, à l'arrière-plan du tableau à gauche, trois silhouettes de moine s'enfuient les bras levés.

Au-delà des destructions, c'est la question du pillage qui est mise en valeur par le document. Le peintre en montre ses différentes formes et sa complexité. Au premier plan, des soldats imitent une procession tirée par des bœufs. Une bannière figure Marie (en vierge à l'enfant) et un soldat emporte sur le dos la statue d'un évêque. Cette procession indique bien une victoire franche dans le contrôle de la ville. Au deuxième plan à gauche, une véritable mise aux enchères est mise en place pour la population de la ville. Le pillage est donc à la fois militaire et civil. Mais, dans la pièce sombre à droite du deuxième plan, des officiers consciencieux comptent les différents objets liturgiques qui sont apportés dans d'imposants coffres. Il ne s'agit pas là de vente aux enchères, mais de récupérer sur la consigne du baron tout l'or, argent, fer et cuivre disponible pour financer l'effort de guerre. Cela fait référence à l'inventaire de Saint-Just le 8 mai. C'est aussi là le contraire de la notion de pillage : dresser l'inventaire des objets récupérés, c'est affirmer que rien n'a été volé pour un usage personnel. Le tableau est donc ambivalent, car il présente à la fois le pillage libre et la confiscation régulée. Une troisième forme d'usage iconoclaste est présentée au troisième plan, au centre. Une foule se presse en cercle autour d'un bûcher. Les flammes, cette fois encore assez mal figurées, reçoivent différents objets liturgiques et on reconnaît très bien un Jésus sur la Croix, ce qui est un sacrilège important pour les catholiques. A droite du bûcher et plus près de l'arrière-plan, un autre groupe est à genou en train d'écouter un prêche. Il s'agit donc dans ces deux cas de manifestions bien plus religieuses. Le « sac » de Lyon est donc complexe en refermant des formes diverses, montrant aussi les différents aspects des guerres de religion.

L'interprétation que l'on doit faire du tableau est ainsi moins facile qu'il n'y paraît. Avec son titre, on pense d'abord à une vision catholique qui diabolise les protestants. De plus, deux légendes latines, en haut et en bas, commentent la scène, que l'on peut traduire par « on a peint ici la ruine de Lyon, causée par les dogmes impies de Calvin qui veulent le vol et le sang » et « cette image a été faite pendant que Calvin détruisait les objets sacrés des temples et de la ville ». Ces notices sont violentes et entendent une prise sanguinaire de la ville. C'est pourtant le contraire sur le tableau qui figure le contrôle, le calme et la joie. Olivier Christin avance ainsi l'hypothèse que ce tableau est une représentation idéalisée du Sac de Lyon, telle que l'aurait souhaité Calvin. Ce dernier reproche au baron des Adrets ses violences, dans sa lettre du 13 mai 1562. Le baron ne reste lieutenant général de la ville que jusqu'au 17 juillet 1562, remplacé par le plus modéré Soubise. Dans cette hypothèse, les notices latines du tableau seraient des inscriptions ultérieures, où un catholique a cherché à modifier le sens original du tableau en lui donnant une connotation plus violente.

Bibliographie

  • Krumenacker, Yves, Lyon 1562, capitale protestante (Lyon: Olivétan, 2009), 336.
  • Olivier Christin, Les Réformes : Luther, Calvin et les protestants (Paris: Gallimard, 1995).
  • André Pelletier, Histoire de Lyon : Des origines à nos jours (Lyon: Editions Lyonnaises d'Art et d'Histoire, 2007), 955.
  • Nicolas le Roux, Les guerres de religion 1559-1629 (Belin, 2009).
  • André Chastel, L'Art Français, II (Flammarion, 2006).