Le rapport du Docteur Carle au Comité de la traite des femmes et des enfants de la Société des Nations.

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Il s’agit d’un questionnaire établi par la Société des Nations, rempli par le Dr Carle[1] et complété par une série de vingt-trois biographies de prostituées. Nous nous concentrerons sur le questionnaire de la SDN, la série de portraits reprenant pour l’essentiel des idées développées par le Dr Carle dans ses réponses.

Le questionnaire est constitué de trois parties : la première s’intéresse au fonctionnement très général de la prostitution dans le pays et la ville d’étude et aux difficultés liées au relèvement de la femme. La deuxième s’attache aux maladies vénériennes et aux soins dispensés aux prostituées. La dernière tend à dégager un portrait social et moral de la fille publique effectué à partir d'un sondage de cinquante fiches du Bureau sanitaire.

Le contingent pris en compte est constitué de prostituées adultes (plus de 21 ans, âge auquel en France une femme pouvait entrer en maison de tolérance, l’inscription au registre des prostituées pouvant se faire à 18 ans) et de nationalité française. Si le Dr Carle note une augmentation du nombre de prostituées étrangères depuis 1932, il ne les inclut pas estimant que les renseignements demandés déjà incertains pour les prostituées françaises le seraient encore davantage pour les étrangères.

Le document témoigne du souci de la SDN pour le sort des prostituées. On espère pouvoir les « relever », la ligne du Comité de la traite des femmes et des enfants étant fondamentalement abolitionniste d’où l’intérêt des réponses d’un pays réglementariste où la traite des femmes est par ailleurs plus fantasmée que réelle. Cette enquête peut en effet être vue comme le pendant de la double enquête sur la traite effectuée par la SDN en Europe et en Amérique (1924-1927) et en Orient et Asie (1930-1932). On s’intéresse aussi au danger que les prostituées pourraient représenter pour l’ensemble de la population en tant que vecteurs de maladies vénériennes. C’est ce qui est en jeu dans le traitement des prostituées malades. Ce traitement est anonyme, non obligatoire et gratuit. Cependant pour certaines prostituées malades, refusant de se faire soigner et continuant à pratiquer leur métier, on peut dépêcher la police. Ces cas apparaissent comme plutôt rares puisque dans leur majorité les filles se plient aux contrôles médicaux : pour le dernier trimestre de 1935, onze absences chez les filles en maison sur 3075 visites, 232 absences sur 3902 appels pour les filles isolées. Le Dr Carle, spécialiste de la prophylaxie des maladies vénériennes, s’intéresse tout particulièrement à ce point, d’autant qu’il ne voit que peu d’espoir de rédemption pour ses patientes.

La prostitution à Lyon apparaît comme assez dynamique, dynamisme renforcé selon le Dr Carle par les effets de la première guerre mondiale et surtout par la crise économique qui a laissé sans emploi de nombreuses femmes et les aurait poussées vers une prostitution occasionnelle. De la sorte en 1932 la ville de Lyon compte cinq maisons de tolérance (269 prostituées, le chiffre baisse presque constamment sur la décennie 1920-1930), trente maisons de rendez-vous (672 femmes, de plus en plus nombreuses au cours de la même décennie) et 321 filles isolées insoumises, chiffres[2] auxquels il faut ajouter celui, non-mesuré par définition, des prostituées clandestines. Cependant les années trente marquent la fin des maisons de tolérance et un renforcement du contrôle sanitaire sur les prostituées. Alain Corbin écrit ainsi : « Dans la ville de Lyon, qui se situe toujours à l’avant-garde de l’évolution des structures prostitutionnelles, les maisons de tolérance proprement dites ont déjà disparu faute de clientèle ; elles sont remplacées par quarante hôtels de passe dont le docteur Carle a obtenu qu’ils soient surveillés sur le plan sanitaire et, du fait même, reconnus par les autorités. ».[3]

Plus qu’à une situation économique déprimée, c’est surtout au caractère de la femme, au vice, à une enfance difficile que le Dr Carle attribue la « chute » dans la prostitution. La chute n’en est d’ailleurs jamais véritablement une, ce serait davantage un glissement, terme qui reflète une des grandes peurs de la fin du XIXème et du XXème siècle : celle d’une prostitution « insidieuse » ou d’une contagion des comportements prostitutionnels à différentes couches de la société dans un monde où les limites commencent à devenir un peu plus floues.

Le Dr Carle considère avec un certain pessimisme l’œuvre des institutions privées et confessionnelles. Il estime en effet que seuls 2% des cas de relèvement sont réels, les autres seraient motivés par la perspective d’un gîte lors de l’hiver.

L’analyse du docteur tend à faire de la prostitution une espèce de mal immuable ou de mal nécessaire qu’il importe de contrôler sur le plan sanitaire. Si les clients masculins ne sont guère mis en cause, la fille est pour sa part décrite à plusieurs reprises comme insociable, bête, précocement sensuelle, avide, pervertie par la modernité – les dancings, le cinéma – ou une « camarade dessalée » rencontrée sur les bancs de l’école ou de l’orphelinat. C’est reprendre l’essentiel des topoï du XIXème siècle sur la prostituée comme créature « naturelle »[4], dangereuse, animale presque. Surtout la prostituée serait une paresseuse. On rencontre alors un autre lieu commun : celui de la prostituée rêvant d’opulence, à la vie facile contrairement aux honnêtes travailleuses; elle ne veut pas quitter la prostitution, tout au plus s’y reconvertir en tant que tenancière ou entremetteuse. Quand elle envisage de quitter la prostitution c’est pour occuper un emploi « non fatigant » comme demoiselle de magasin ou de café – ce dernier emploi flirtant de près avec la prostitution.

Outre ces caractéristiques qui tendent à dessiner une essence de la prostituée, le Dr Carle accorde une certaine importance au milieu : il est ouvrier, modeste dans la grande majorité des cas, la famille serait fréquemment minée par l’alcool ou aurait des antécédents prostitutionnels – dans la tradition de l’hérédité venue du XIXème siècle. Mais si le docteur prend en compte le rôle du milieu dans la « chute » de la femme – et de quelques éléments salvateurs comme l’école qui remettrait sur le droit chemin bon nombre de jeunes filles déflorées entre 13 et 15 ans – ainsi que de la crise économique qui sévit, il semble bien que le tort fondamental est à attribuer à la fille elle-même. De la sorte, la série de portraits qui suit l’enquête tend à montrer que le milieu n’explique pas tout : on retrouve dans les rangs des prostituées lyonnaises des filles « de bon milieu », certaines ont fait des études : 3 filles sur 10 auraient leur certificat d’études. Mais si certaines filles sont « très intelligentes », elles sont alors décrites comme « vicieuses ». En somme, un lieu commun en remplace un autre[5].

 

[1] Il est l’auteur d’un certain nombre de contributions sur le sujet dès les années 1890 alors qu’il est encore interne des hôpitaux. Il a notamment écrit une Prophylaxie des maladies vénériennes en 1921.

[2] Chiffres tirés des réponses à une lettre du Ministre de l’Intérieur, datant du 5 avril 1933 et demandant des renseignements par département sur la prostitution en vue de les transmettre à la SDN. Archives départementales du Rhône, 5M521, statistiques dans le département pour les années 1920 à 1933.

[3] Alain Corbin, Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution aux 19e et 20e siècles, Aubier-Montaigne, Paris: 1978, page 491.

[4] Au sens baudelairien.

[5] Cependant la littérature du XIXème siècle abonde de portraits de prostituées-saintes.

 

Bibliographie

  • Alain Corbin, Les Filles de noce: prostitution et misère sexuelle aux 19e et 20e siècles (Paris: Aubier Montaigne, 1978), 571.
  • Patrice Béghain, Bruno Benoît, Gérard Corneloup, Bruno Thévenon, Dictionnaire historique de la ville de Lyon (Lyon: Stéphane Bachès, 2009), 1504.
  • Constant Monique, "Combats contre la traite des femmes à la Société des Nations (1920-1940)," Relations internationales 131 (2007): 39-47.