Première grève à l'usine de construction automobile Berliet, Mai et Juin 1905

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Ce document est une affiche rédigée en juin 1905 par le Comité des ouvriers de l'entreprise de construction automobile Berliet, dont la première usine se situe à Monplaisir, au 60 route de Heyrieux (actuelle rue Marius Berliet). Produite à l'Imprimerie des Brotteaux, cette affiche vise à justifier la première grande mobilisation des ouvriers auprès de la population lyonnaise et à faire appel à son esprit de solidarité. Cette grève de 17 jours fut un événement capital pour la Maison Berliet, puisqu'elle constitue le premier conflit social de l'entreprise, suite au licenciement initial de 3 ouvriers qui se généralise ensuite à l'ensemble des travailleurs de l'entreprise.

Ce conflit local provoque également une grève massive dans la métallurgie lyonnaise, ce qui explique la mention de la Fédération des Métallurgistes de France sur l'affiche, l'appel à la vigilance qui leur est adressé et le soutien des métallurgistes aux salariés licenciés.

La mention de la Confédération Générale du Travail, créée en 1895 lors du Congrès de Limoges, 10 ans seulement avant ce conflit, a aussi son importance, parce qu'elle démontre la volonté de former un nouveau cadre de gestion des conflits du travail. Dans le même ordre d'idées, la création de la Section Française de l'Internationale Ouvrière au Congrès de Châlon-sur-Saône, en Avril 1905, participe de la même dynamique.

Le contexte dans lequel ce document s'insère s'avère être particulièrement intéressant. Marius Berliet initie en quelques années les prémices des activités de l'une des plus grandes entreprises de construction automobile française, qui malgré sa condamnation pour collaboration économique sous l'Occupation, garde une importance essentielle jusqu'à son rattachement décidé par l’État à la Régie Renault en 1975.

L'ère Berliet voit le jour 4 ans seulement avant la production de ce document. L'entreprise est fondée en 1901 et s'installe véritablement l'année suivante, dans les 10 000 m2 des usines Audibert-Lavirotte, rachetés à Monplaisir.

Ce document s'insère aussi dans une dynamique de dépassement du stade artisanal de production pour atteindre un niveau industriel, nécessitant une capacité d'investissement croissante et une productivité accrue de la part des 200 ouvriers alors sous la direction de Berliet. L'année de ce conflit social marque un nouveau tournant pour Marius Berliet qui signe un contrat de licence avec l'American Locomotive Corporation, lui permettant d'obtenir 50 000 francs or en échange des droits de reproduction de trois modèles de voitures, les 22, 40 et 60 ch. Cet apport financier considérable lui permet, en l'espace d'un an, de doubler la surface de ses locaux et de multiplier le nombre de ses ouvriers par dix.

Ce document dévoile en filigrane la personnalité d'un futur grand dirigeant d'entreprise, visionnaire, intransigeant et qui suscite déjà les réticences des ouvriers face à son paternalisme.

La critique péjorative et pleine d'amertume du «sieur BERLIET» est effectivement omniprésente dans l'affiche. De multiples griefs sont élevés à son encontre. Désigné comme un étant un dirigeant «orgueilleux et autoritaire», «arbitraire», il est décrit comme étant opportuniste, se désolidarisant de ses collègues et faisant preuve d'une intelligence tactique intéressée.

Le caractère injustifié et tout aussi arbitraire de la «raison plutôt bizarre qui a déterminé leur décision» est mis en avant de façon récurrente et justifie cet appel au «bon sens» et à l'«esprit de solidarité» des lyonnais.

La grève des ouvriers de l'usine, non pas «depuis près d'un mois» mais 17 jours, constitue en effet une réponse de facto au licenciement collectif de tous les ouvriers de l'usine. Cette décision vise à sanctionner leur mobilisation en soutien à trois de leurs collègues, qui avaient été licenciés en premier lieu. Berliet avait alors refusé de recevoir la délégation qui réclamait une justification, sous prétexte qu'elle comptait deux délégués des prud'hommes, étrangers à l'usine. Le lock-out de l'entreprise et le licenciement de tous ses salariés constitue une décision complètement arbitraire, disproportionnée et injustifiée aux yeux de ses ouvriers.

Ce conflit social semble être tout à fait particulier, au sens où la nouveauté de son ampleur et des sanctions dont il fait l'objet sont annonciateurs des grandes grèves des années 30. Contrairement au 2/3 des grèves jusqu'en 1911, celle-ci ne porte originairement pas sur le retard de l'octroi des salaires, sur leur niveau ou sur la reconsidération des modes de paiement (désaccord réitéré avec le marchandage ou les primes), mais d'une contestation de l'autoritarisme à outrance de leur patron, de son incapacité à être alors à l'écoute des ouvriers et surtout des décisions disproportionnées qui en découlent.

De plus, l'insertion d'un fac-similé d'une demande d'embauche attire l'attention. En l'introduisant dans le corps de l'affiche «sans aucun commentaire», les ouvriers démontrent qu'il se suffit à lui-même pour témoigner de cette injustice déconcertante. En effet, non seulement Berliet décide la fermeture d'une partie de son entreprise pour mettre fin la mobilisation, mais il impose un réembauchage individuel. Attendant que tous les ouvriers demandent leur réintégration, il peut écarter plus efficacement les meneurs de la contestation, en examinant leurs dossiers au cas par cas. La mise à l'essai sous réserve de l'engagement de se conformer au règlement général participe aussi de ce processus. En 1908, le même mécanisme se déclenche à Paris, 552 chantiers sur 776 sont clos pour sévir contre une exhortation au sabotage, le réembauchage individuel est ensuite exigé, avec comme prérequis l'approbation du maintien de la journée de 10h.

La mise en garde adressée à «toute la métallurgie» et à «tout le prolétariat organisé» à la fin de l'affiche pour ne pas être victime «des mêmes agissements» aboutit : la grève massive des métallurgistes en soutien aux «Berliet» se transforme en mouvement corporatiste pour une revalorisation des salaires. Ainsi les tourneurs, ajusteurs et perceurs des Maisons Rochet-Schneider, Luc-Court Pilain, Faure et Gacon, Mieusset ou encore de l'Usine de la Buire se joignent au mouvement. A l'encontre de la généralisation des «mesures coercitives», se forme un regain de syndicalisation et d'unification des mouvements ouvriers. Une mobilisation croissante est observable à partir de 1880. L'appel des travailleurs, par l'intermédiaire de cette affiche, semble donc avoir été entendu et ce bien que la mobilisation s'avère être finalement assez faible. Elle s’essouffle effectivement quelques jours plus tard, donnant raison au dirigeant Berliet, dont la réputation d'homme intransigeant est alors établie.

Pour autant, les principes mis en avant par le Comité pour la défense des ouvriers sont fondateurs. En effet, le plaidoyer de la fin du document pour une «émancipation des travailleurs par eux-mêmes» semble faire écho aux idées promulguées par la «Charte» d'Amiens. Mise au point un an plus tard et plaidant pour «l'émancipation intégrale des travailleurs», elle s'avère être incontournable pour le syndicalisme révolutionnaire.

De l'autodidacte à l'industriel souvent perçu comme intransigeant et paternaliste, la personnalité autoritaire de Marius Berliet, visible à travers ce document, semble répondre de l'empreinte structurelle de son entreprise. Dès 1916, il poursuit l'essor industriel de son entreprise par l’acquisition de 400 hectares de terrain à Vénissieux où il construit en deux ans une usine intégrée, de la production de l'acier à la livraison des véhicules, sur le modèle de l'usine Ford de Détroit.

L'affiche a été numérisée par les Archives municipales de Lyon, 2FI_939.

Bibliographie

  • MURON, Louis, Marius Berliet : 1866-1949 (Éditions lyonnaises d'Art et d'Histoire, 1995), 139 p..
  • SAINT-LOUP, Marius Berliet, l’inflexible (Presses de la Cité, 1962).
  • BORGE, J, VIASSNOFF, N., Berliet de Lyon (Editions E.P.A, 1981).
  • LOUBET, Jean-Louis, L'Industrie automobile: 1905-1971 (Droz, 1999), 75 p..
  • BORGE, G, M, CLAVAUD, R., Les Transports à Lyon (Lyon: Jean Honoré, 1984), 126 p..
  • VIGOT, Charlotte, BENOIT, Bruno, "Image(s) de Marius Berliet en 1936" (Séminaire Histoire politique des XIXe et Xxe s, Institut d'Etudes Politiques).