L'installation de la Loge de la Sincère Amitié

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Ce procès-verbal relate l'installation de la loge maçonnique la Sincère Amitié. Une loge est la structure de base de la Franc-Maçonnerie. L'installation de celle-ci a lieu le 19 janvier 1783, soit le 19e jour du 11e mois de l'an de la vraie Lumière 5783 d'après le calendrier maçonnique. La Franc-Maçonnerie est une « société de pensée qui se présente comme un ordre initiatique réservé à une élite, recrutée par cooptation et orienté vers la réflexion et l'action philanthropique » (G. Cabourdin, G. Viard, Lexique historique de la France d'Ancien Régime). L'année maçonnique ne démarre pas le 1er janvier mais le 1er mars. Le calendrier maçonnique a été élaboré d'après les calculs de James Ussher (1581-1656), prélat anglican, qui situe le début de la Création la nuit précédent le 23 octobre 4004 avant Jésus-Christ. Or, la date choisie par les Francs-Maçons pour commencer l'ère maçonnique est 4000 avant Jésus-Christ. Par conséquent, pour trouver l'année maçonnique, il suffit donc de rajouter 4000 à l'année en cours.

Cette loge s'est installée dans le quartier de Saint Clair, situé sur les bords du Rhône à la limite des actuels 1er et 4ème arrondissements. Dans la deuxième moitié de la décennie 1780, cette Loge s’installa Rue des Fantasques (1er arrondissement actuel). Le matériel nécessaire à la tenue des loges est réduit, donc facilement transportable et est surtout de nature symbolique (compas, équerre...). La Franc-Maçonnerie est un espace de sociabilité accordant une très grande place aux symboles : le bijou porté par les frères de la Sincère Amitié nous le rappelle. Il s'agit de deux triangles emmêlés formant une étoile à six branches. Dans les six angles, se trouvent des rayons et au centre de l'étoile deux mains enlacées. Le triangle est le symbole de la présence divine. Les rayons présents dans les angles émanent de la présence divine et se diffusent au monde entier (chaque angle représentant un coin du monde, les six angles représentant la terre entière), les mains entrelacées signifiant l'amitié. Ce bijou a donc pour message que l'amitié émane de la présence divine.

Le 16 juin 1771, meurt, à l'âge de 62 ans, Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont. Grand Maître de la Grande Loge de France crée le 24 juin 1738. La Franc-Maçonnerie française va se diviser, deux ans plus tard, en deux obédiences différentes (une obédience est un regroupement de loges maçonniques qui partagent un seul et même règlement,  elle joue un rôle de tutelle administrative) : l'obédience de la Grande Loge de Clermont (appelée également Grande Loge Nationale) qui marque la continuité avec la Grande Loge de France qui existait précédemment et l'obédience du Grand Orient de France. Le décès de Louis de Bourbon-Condé fait perdre de l'influence à l'obédience de la Grande Loge de Clermont au profit de l'obédience du Grand Orient de France. La loge de la Sincère Amitié relève du Grand Orient de France. À la date du texte, Pétichet est le président du Grand Orient de France. Il est donc tout à fait bienvenu qu'il se déplace pour inaugurer une loge dont l'obédience qu'il dirige a la tutelle. C'est d'ailleurs lui qui signe le présent procès-verbal.

Le 10 juillet 1782, une requête est faite à la Grande Loge Provinciale par une Loge établie sous le nom de la Sincère Amitié. Celle-ci compte alors 23 Frères : 8 négociants, 3 dessinateurs, des artisans, un apothicaire et un prêtre théologien. Cette requête a pour but que la Grande Loge Provinciale (organe intermédiaire entre l'obédience et la loge) inspecte la Sincère Amitié et lui donne son feu vert pour l'obtention des constitutions que la Loge de la Sincère Amitié voudrait demander au Grand Orient de France. Des Commissaires-Visiteurs sont nommés : les Frères Magneval, Auberjonois, de Villefranche et Rivoyron. Ceux-ci doivent enquêter sur les mœurs et les qualités des membres de la Loge. Mais, le 31 juillet 1782, les Commissaires-Visiteurs, lors d'une réunion maçonnique, font part de l'incapacité qu'ils ont eu à trouver le « tableau » (c'est-à-dire la liste de tous les membres) de la Sincère Amitié. Ils ne peuvent donc pas rendre compte de des mœurs et des qualités des membres de cette loge. Les Commissaires-Visiteurs préconisent alors à ces membres de rejoindre des loges déjà constituées pour y être intégré. La Loge de la Sincère Amitié est alors dans une impasse.

Sa réaction est immédiate. Le 13 août 1782, le Frère Sain-Costard déposa une nouvelle requête devant la Grande Loge Provinciale. De nouveaux Commissaires-Visiteurs sont nommés, parmi lesquels on trouve les Frères Mongez, qui eux n'étaient pas Commissaires-Visiteurs lors de la visite de juillet et on retrouve les Frères de Villefranche et Rivoyron, qui étaient déjà Commissaires-Visiteurs de la Sincère Amitié en juillet. Le procès-verbal fait mention de ces Commissaires-Visiteurs Les Commissaires-Visiteurs se font, cette fois-ci, remettre la liste de tous les membres de la Sincère Amitié. Le 13 septembre, la Grande Loge Provinciale émet un avis favorable. Celui-ci ne signifie pas que la Sincère Amitié est installée officiellement : elle est priée de ne faire aucune initiation nouvelle avant d'avoir reçu ses constitutions. Pour exister en tant que loge, il est donc nécessaire de passer par l'organe central, le Grand Orient de France. En ce sens peut-on parler de centralisation administrative, ce qui n'était pas le cas avant 1773 : les loges avaient le pouvoir dans la pratique de se constituer elles-mêmes, sans que la Grande Loge de France intervienne. Le 11 novembre, le Grand Orient accuse réception de la demande de la Sincère Amitié et le 19 janvier 1783, lors de l'installation de la Sincère Amitié, cette dernière reçoit ses constitutions. Elles rendent les Frères égaux en entre eux et transforment le franc-maçon : d'un être social bloqué dans la société d'Ancien Régime avec ses ordres hiérarchisés, il devient cet être maçonnique lié à ses Frères maçons par un lien d'égalité. D'une sociabilité verticale, en vigueur dans la société d'Ancien Régime, les constitutions précipitent les maçons dans une sociabilité horizontale, où tous les membres d'une même loge sont égaux. La principale qualité d'une loge maçonnique est sa capacité d'initiation au rite maçonnique. Initier de nouveaux adeptes, c'est avant tout pour les francs-maçons  s'assurer de la pérennité de la loge à laquelle ils appartiennent. Mais, recevoir ses constitutions, c'est aussi être reconnu par le Grand Orient de France comme une loge maçonnique à part entière, donc bénéficier des réseaux de protection que fournit le Grand Orient de France, alors en pleine expansion dans les années 1780. Le pouvoir et l'influence qu'exerce le Grand Orient de France se mesurent, pour l'historien, au nombre de constitutions que le Grand Orient de France a attribué. Or, ce nombre est en constante progression jusqu'à la Révolution française. La seule ville de Lyon ne possède pas moins de seize loges maçonniques et près d'un millier de francs-maçons à la veille de la Révolution française.

Bibliographie

  • Ladret (Albert), Le Grand siècle de la franc-maçonnerie : La franc-maçonnerie lyonnaise au XVIIIe siècle (Paris: Dervy-Livres, 1976), 503.
  • Vacheron (Édouard), Ephémérides des loges maçonniques de Lyon (Lyon: Rougier, 1875), 333.
  • Halévi (Ran), Les loges maçonniques dans la France d'Ancien régime : aux origines de la sociabilité démocr (Paris: Armand Colin, 1984), 118.
  • Combes (André), Histoire de la franc-maçonnerie à Lyon (Brignais: Éditions des traboules, 2006), 527.