Un acteur face au public: l'incident du 16 aôut 1826 aux Célestins vu par un journaliste.

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Durant la Restauration, la vie culturelle lyonnaise connut un essor important. La presse littéraire de la ville se faisait un devoir de fournir un compte-rendu de chacune des représentations théâtrales se déroulant sur l’une des deux scènes principales de Lyon : le Grand Théâtre construit à proximité de la place des Terreaux par Soufflot en 1756, et le théâtre des Célestins, en activité depuis 1792.

L’article non signé qui fut publié le samedi 19 août 1826 dans le numéro 84  de L’Echo de l’Univers : Journal de Littérature, Arts et Sciences, et de Commerce, fournit un exemple de compte-rendu de l’une de ces soirées théâtrales, ainsi que le récit d’une d’altercation entre un acteur de la scène lyonnaise dénommé Barqui, et des spectateurs peu enclins à l’indulgence. Lors de la représentation donnée aux Célestins le mercredi 16 août, Barqui dont la prestation ne satisfaisait pas le public, fut sifflé. Or, celui-ci répondit aux critiques des spectateurs qui en prirent immédiatement ombrage. Le chahut gagna l’ensemble de la salle qui demanda la sortie immédiate de Barqui, mais il refusa d’obtempérer, obligeant ses camarades à le saisir de force. Dans ces circonstances, le journaliste considéra le fait que l'acteur puisse revenir sur scène pour terminer la représentation comme une preuve d’apaisement du public. Il se félicita néantmoins de la réaction des autorités qui envoyèrent l’acteur en prison pour la nuit.

L’article que proposait le journal à ses lecteurs était avant tout une critique de la soirée théâtrale des Célestins du 16 août 1826. Celle-ci se composait de deux pièces : Le Collaborateur, un vaudeville qui faisait partie du genre théâtral  le plus prisé par le public lyonnais, écrit par l’auteur de L’Amitié des deux Âges c'est-à-dire Henri Monier ; et un mélodrame féerie : Le Monstre et le magicien, écrit par M. Merle et M. Antony. Le jugement du journaliste fut sans appel : de son point de vue, les pièces étaient médiocres. Que dire de son opinion sur le comportement de Barqui ? Une fois encore l’intransigeance transparaît dans la description des faits : le journaliste s’est employé à justifier les quelques sifflets qui ont retenti dans la salle en raison des oublis à répétition du texte ; et il s’est aussi attaché à condamner la conduite de l’acteur. Ce n’était pas tant le fait que le public s’en prenne à un membre de la troupe des Célestins qui choquait l’auteur mais le fait que Barqui ose répondre, et ce de manière insolente voir menaçante ! L’intransigeance de la critique journalistique convergeait avec celle du public qui se considérait à Lyon comme  tout puissant.

Au XIXe siècle, les théâtres constituaient un important lieu de sociabilité, et l’ambiance qui y régnait ne ressemblait en rien au silence presque solennel qui domine aujourd’hui dans les salles. Durant les représentations, les spectateurs parlaient, applaudissaient, hurlaient, sifflaient, invectivaient les acteurs où encore se battaient. L’opinion publique transparaissait dans ces comportements, et si à Paris la critique était développée, le public lyonnais avait rapidement acquis la réputation d’être l’un des plus exigeants et des plus indisciplinés. Ainsi une mauvaise pièce était systématiquement sifflée, un acteur pouvait être refusé sur scène par le public qui faisait alors un tel chahut que la salle devait être évacuée. Les bagarres au sein du public, parmi le parterre surtout, et les heurts entre artistes et spectateurs restaient relativement fréquents. Les soirées théâtrales lyonnaises constituaient pour les journalistes un double spectacle : d’une part la représentation qui avait lieu sur scène que tous s’attachaient à rapporter ; d’autre part le spectacle de la salle avec ses innombrables sifflets entendus presque quotidiennement, et occasionnellement ses joutes verbales plus virulentes entre acteurs et spectateurs. Les journaux littéraires lyonnais publiaient à l’occasion certains articles écrits par des spectateurs pour commenter l’ambiance parfois exécrable mais surtout bruyante qui régnait aux spectacles. De manière plus régulière, chacun des journalistes chargés de rendre compte des représentations témoignait de cet état de fait. Dans le cas de l’incident de ce mois d’août 1826 avec Barqui, ce n’était pas véritablement le fait que l’acteur ne savait pas son texte qui contraria le public : les acteurs lyonnais peinaient à mémoriser des rôles aussi divers que nombreux. Ce qui indigna les spectateurs fut la susceptibilité et l’audace du comédien qui leur répondit. Le public lyonnais estimait être dans son bon droit en exigeant le meilleur de ses acteurs et n’entendait certainement pas être contredit par qui que ce soit. Une autre preuve de la toute-puissance de ce public transparaît dans le fait que les autres membres de la troupe, le directeur (à l’époque, il s’agissait de Singier) et même le commissaire de police firent en sorte que sa volonté soit exécutée dans les plus brefs délais.

Cet article offre un exemple typique du chahut qui régnait lors des représentations théâtrales à Lyon au XIXe siècle. Au delà des récits de ces incidents relayés par la presse, les autorités avaient pleinement conscience de ce désordre. Ainsi la municipalité devait régulièrement publier et faire afficher des ordonnances de police rappelant l’ensemble des règles relatives au comportement que devait adopter chaque spectateur lorsqu’il se rendait au théâtre, mais aussi la ligne de conduite que devaient suivre les acteurs, et finalement les dispositions que pouvait prendre la police des théâtres pour sauvegarder l’ordre lors des représentations. Des commissaires de police étaient préposés à chacun des théâtres, ils assistaient à toutes les représentations et sur leur décision les forces de l’ordre, demeurant ordinairement à l’extérieur, pouvaient intervenir et faire évacuer la salle. Dans le cas de l’incident du 16 août 1826, des sanctions furent prises à l’encontre de l’acteur Barqui en application de l’Article IX de l’Ordonnance sur les théâtres publiée par la municipalité le 10 mai 1825. Il stipulait que « toutes interpellations quelconques des spectateurs les uns aux autres, ou au Directeur, aux Régisseurs et aux acteurs, sont absolument défendues. Il est également défendu au Directeur, aux Régisseurs et aux acteurs de répondre à aucune interpellation du public, quel que puisse en être le motif ». Par conséquent, il était inévitable que l’acteur fût conduit en détention même si la sanction était plus symbolique que véritablement punitive.

Cette toute puissance caractérisa le public lyonnais durant tout le XIXe siècle car, comme le remarquait le Journal du commerce le 30 août 1825, à Lyon «le public assemblé est une puissance qu’on ne doit jamais bouder : il lui faut un respect sans borne ».

Bibliographie

  • "L'Indépendant, journal de la France provinciale de Lyon, de Paris, et de l'étranger," vendredi 18 août 1826 Lyon, .
  • Sallès (Antoine), Le goût musical et la critique lyonnaise au XIXe siècle (Lyon: Rey, 1911).
  • Chomarat (Michel), commissaire général et Fleurot (Vincent), Les Célestins, du couvent au théâtre, exposition organisée par la Ville de Lyon (Lyon: Mémoire Active, 2005).
  • Corneloup (Gérard), "De la scène aux coulisses. L'aventure au quotidien.," in Spectaculaire! Décors d'opéras et d'opérettes au XIXe siècle., ed. Archives municipales de Lyon (catalogue d'exposition) (Lyon: Mémoire Active, 2011), 138-177.