Le dernier discours de Jean Jaurès en France

Rating: 5 (2 votes)

Dans le cadre d’une élection législative partielle, Jean Jaurès a prononcé son dernier discours public dans le quartier ouvrier de Vaise, à Lyon.

Le 27 mai 1914, Joannès Marietton, avocat et député socialiste de la 6e circonscription de Lyon, décède. Il avait été élu pour la première fois en 1906 et réélu en 1910 et en mai 1914. La 6e circonscription de Lyon correspond à la rive droite de la Saône et rassemble des quartiers aussi différents que le Vieux Lyon (Saint-Georges, Saint-Jean et Saint-Paul), Fourvière et Vaise. Dans cette circonscription composite, les élections étaient toujours très disputées : en 1906, Marietton avait été élu au second tour avec 51,4% des suffrages exprimés.  En 1910, il avait obtenu moins de 51% des suffrages exprimés et le 10 mai 1914, il avait été réélu, au second tour, avec un peu plus de 53% des voix.

Le décès  de Marietton entraîne l’organisation une élection partielle. Le premier tour est fixé au dimanche 26 juillet et l’éventuel second tour au 9 Août 1914. Marius Moutet, un avocat alors âgé de 38 ans, conseiller municipal de Lyon et conseiller général de la Croix-Rousse depuis 1906, un des fondateurs de la Ligue des Droits de l’Homme, se porte candidat au nom de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière). En 1905, il avait présidé la première séance du congrès de Lyon qui devait donner naissance à la SFIO et à l’unité socialiste.

Entre la disparition du député sortant et le premier tour de l’élection partielle, l’histoire s’est accélérée. Le 28 juin 1914, l’archiduc d’Autriche, François-Ferdinand et son épouse sont assassinés à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine. La mise en œuvre des alliances menace de précipiter l’Europe dans la guerre.

Dans un café du 51 rue de Bourgogne, un débit de boissons qui fait aussi garni à l’occasion, au cœur du quartier ouvrier de Vaise, où travaillent à la fois les journaliers de la gare d’eau, les manœuvres des ateliers et des usines du quartier,  la foule des grands jours – 2000 personnes selon un rapport de police – se presse le samedi 25 juillet pour écouter Jean Jaurès, le leader de la SFIO.

Le puissant tribun espère encore empêcher la guerre et son discours est tout empreint des articles que celui qui est aussi le directeur politique de l’Humanité a rédigé pour le numéro du dimanche 26 juillet 1914. Le journal titre ce jour là « Les Relations diplomatiques sont rompues » et « Les socialistes autrichiens manifestent contre la guerre ». Jaurès écrit dans un article rédigé à Lyon : « Est-ce que vraiment l’empereur d’Autriche va prendre la responsabilité d’un formidable conflit ? » Et il conclut « Ici, à Lyon, l’émotion populaire est très vive et tous les ouvriers, tous les républicains attendent du gouvernement français qu’il fasse le plus grand effort pour le maintien de la paix. »

Venu pour soutenir son camarade de parti, Marius Moutet, dans le cadre d’une élection partielle, Jaurès n’en parle presque pas – il y fait allusion à l’extrême fin de son discours : « J’aurais honte de moi-même, citoyens, s’il y avait parmi vous un seul qui puisse croire que je cher­che à tour­ner au profit d’une vic­toire électorale, si pré­cieuse qu’elle puisse être, le drame des événements. » –  et toute son argumentation est un décryptage de l’état des relations internationales en Europe au cours des dernières décennies.

Jaurès s’enflamme pour dénoncer la guerre qui peut éclater même s’il dit conserver un mince espoir que conforte la déclaration des socialistes allemands dans le Vorwaerts. Expliquant l’engrenage dramatique que les alliances qui unissent les nations européennes risquent inexorablement de provoquer, il affirme que la France, après les événements du Maroc, n’est pas à même de faire la leçon à l’Autriche à propos de la Bosnie-Herzégovine : « nous n’avions pas le droit ni le moyen de lui oppo­ser la moin­dre remon­trance, parce que nous étions enga­gés au Maroc et que nous avions besoin de nous faire par­don­ner notre propre péché en par­don­nant les péchés des autres ».

Pour lui, « La poli­ti­que colo­niale de la France, la poli­ti­que sour­noise de la Russie et la volonté bru­tale de l’Autriche, ont contri­bué à créer l’état de choses hor­ri­ble où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cau­che­mar. »La duplicité de la Russie tsariste, alliée de la France républicaine, est particulièrement soulignée par Jaurès.

Le dimanche 26 juillet, 68% des électeurs de la 6e circonscription s’expriment. Ils placent en tête, le candidat de droite Augros mais Marius Moutet, avec ses 3616 voix et les 1988 voix du radical-socialiste Mermillon, est le vainqueur annoncé du second tour, comme le pronostique l’Humanité.

Jean Jaurès est assassiné le 31 juillet 1914 au café du Croissant à Paris en sortant du journal l’Humanité. Le 25 juillet, il a donc prononçé, dans le quartier ouvrier de Vaise, à Lyon, son dernier discours public en France. En effet, il devait intervenir une dernière fois, le 29 juillet 1914, au Cirque Royal de Bruxelles, à l’issue d’une réunion du Bureau Socialiste International.

Le dimanche 9 août 1914, Marius Moutet est élu député avec plus de 56% des suffrages exprimés mais moins d’un électeur inscrit sur deux (48%) s’est exprimé. De nombreux électeurs ont rejoint leur régiment après la déclaration de guerre, le 3 août 1914.

Le nouvel élu, Marius Moutet, apprend la nouvelle par le général commandant la place d’Epinal alors qu’il est caporal dans un régiment d’infanterie qui se bat dans les Vosges. Et l’Humanité du 10 août de commenter : « Entre les deux tours, la mobilisation a arraché bien des citoyens lyonnais à leurs foyers. Le socialisme triomphe quand même dans la grande ville. »

Bibliographie

  • Jean Jolly (dir.), Dictionnaires des parlementaires français, 1889-1940, 8 volumes (Paris: Presses Universitaires de France, 1960-1975).
  • Bernard Gaudillère, Atlas historique des circonscriptions électorales françaises (Genève: Droz, 1995), 839 p.
  • Vincent Robert, Les chemins de la manifestation 1848-1914 (Lyon: Presses universitaires de Lyon, 1996), 394 p.
  • "L'Humanité, journal socialiste," 27 juillet 1914 Paris, 1.
  • "L'Humanité, journal socialiste," 26 juillet 1914 Paris, 1.
  • "L'Humanité, journal socialiste," 10 août 1914 Paris, 1.
  • Jean-Pierre Gratien, Marius Moutet, un socialiste à l'outre-mer (Paris: L'Harmattan, 2006), 384 p.
  • Base de données des députés français depuis 1789, "Biographie de Joannès Marietton, député du Rhône, 1906-1914", Assemblée Nationale, http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=5000.
  • Base de données des députés français depuis 1789, "Biographie de Marius Moutet", Assemblée Nationale, http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=5466.
  • Alain Boscus, "Jaurès orateur", 1643-1945 L'histoire par l'image (RMN), http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=358.