Premiers bombardements par des canons longue portée sur Paris, 23 mars 1918

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Après avoir subi depuis la fin janvier 1918, les bombardements des Gothas, la capitale est exposée, à partir du 23 mars, aux bombardements des canons à longue portée que les Allemands ont installé au nord-ouest de Crépy-en-Laonnois, à quelque 120 km de Paris.

Le 23 mars 1918, le premier projectile tombe à 7h 20 devant le n° 6 du quai de Seine dans le 19e arrondissement et à 8h15, le 4e arrondissement est touché, au 15 rue Charles V. Une demi-heure plus tard, le même arrondissement est touché rue François-Miron au numéro 8. Une vingtaine d’obus s’abat sur la capitale jusqu’à 15 heures sans que les autorités, et encore moins les Parisiens, ne comprennent ce qui se passe. Serait-ce une attaque aérienne à très haute altitude comme le laisse entendre un communiqué du ministère de la Guerre vers le milieu de la matinée ? En début d’après midi, l’explication n’est toujours pas évidente comme le rapporte un rédacteur du journal Le Temps au moment du bouclage et dont Jules Poirier se fait l’écho (p. 219) : le ministère demande au journal de ne pas publier un commentaire sur le caractère aérien du bombardement et d’attendre un communiqué officiel. Il tombe enfin à 15 heures : « l’ennemi a tiré sur Paris avec une pièce à longue portée… les mesures pour combattre la pièce ennemie sont en voie d’exécution ». Les journalistes n’arrivent pas à y croire car, pour tout un chacun, il était alors impossible d’envoyer des obus – cela avait été le cas lors du bombardement de Dunkerque – à plus de 30 km. Du coup, pour éviter que la nouvelle ne soit interprétée comme un percement du front, Le Temps accompagne le communiqué d’un commentaire : « ajoutons à l’explication officielle qu’on vient de lire que la plus courte distance du front à Paris est de plus de 100 kilomètres ».

L’obus tombé sur l’immeuble du 15 rue Charles V, juste derrière le lycée Charlemagne, tue un habitant selon les relevés de Jules Poirier. Sur la photo, on voit bien comment l’obus a détruit les étages supérieurs de l’immeuble sans pour autant provoquer d’incendie. L’immeuble, dont les murs révèlent la modestie, est situé en bordure de l’îlot insalubre n° 16, dans un quartier populaire qui abrite de nombreux ateliers – on distingue bien les toits d’un atelier ou d’une petite entreprise à l’arrière de l’immeuble.

Pour les Parisiens, les obus étaient plus dangereux que les bombes. Sur les 297 tués suite aux différents types de bombardements recensés par Jules Poirier, moins d’une centaine sont imputés aux avions, 27 aux zeppelins et près de 200 aux canons à longue portée. Aucun guetteur ne pouvait donner l’alarme et la population n’avait pas le temps de courir dans les abris ou dans les bouches de métro pour se protéger. L’épisode le plus meurtrier, survenu une semaine après le 23 mars, accroît encore les craintes. Un obus tombe sur l’église Saint-Gervais, à quelques pas de l’Hôtel de Ville et non loin de la rue Charles V, le 29 mars 1918, à 16h 30. C'est le seul obus tiré ce jour là mais il atteint l’église pendant la cérémonie des Ténèbres du Vendredi Saint et provoque le décès de 91 personnes. Pour le cardinal Amette, « un tel crime commis dans de telles conditions, en un tel jour et à une telle heure, soulève la réprobation de toutes les consciences ».

Les trois pièces qui prennent part au bombardement de Paris le 23 mars sont installées sur des bretelles de voies ferrées situées sur le Mont-Joie, au nord-ouest de Crépy-en-Laonnois. L’aviation et l’artillerie française s’efforcent de les réduire au silence le plus vite possible. Une pièce fut détruite dès le 24 mars mais les autres purent continuer les bombardements, par intermittences, jusqu’au mois de mai. Une pièce fut ensuite installée dans le bois de Corbie, à l’est de Beaumont-en-Beine et elle bombarda Paris jusqu’au début du mois d’août.

Très souvent les bombardements par canons à longue portée ont été, faussement, attribués à la grosse « Bertha ». Jules Poirier dénonce cette interprétation : « ces engins que Paris baptisa Bertha ou Grosse Bertha, on ne sait pas pourquoi, s’appelaient officiellement, en Allemagne, la pièce Ferngeshùtz, le tube Wilhelmsrohr ; l’ensemble, pièce et tube, Parisiner Kanone ou Parisgesschùtz. La Dicke Bertha était un mortier de 420, en service depuis la guerre. Elle sortait des ateliers Bertha Krupp, l’héritière des grandes usines d’Essen. Elle ne fut jamais employée contre Paris ; elle servit contre les gros ouvrages de fortification permanente. La confusion du nom vint, sans aucun doute, des articles nécrologiques qui furent publiés à l’occasion de la mort de l’ingénieur Krausenberger, qui avait dirigé, dans les usines Krupp, la construction du Parisiner Kanone et de la Dicke Bertha» (p. 207-208). Alors que l’obusier disposait d’un tube de 5 m de long, le canon à longue portée construit pour bombarder Paris avait un tube d'une longueur de 34 m.

Dans son article, accessible en ligne avec le lien ci-dessous, Alain Huyon revient sur la prouesse technique et sur l'absence de traces laissées par le Parisiner Kanone. Pour autant, cette arme légendaire n'a pas réussi à démoraliser, en dépit de son efficacité, la population de Paris : l'objectif stratégique n'a pas été atteint.

 

Localisation : immeuble bombardé et Agence Rol, 4 rue Richer.

 

Bibliographie

  • Jules POIRIER (avec une préface du général Niessel), Les bombardements de Paris (1914-1918) (Paris: Payot, 1930), 341.
  • Maurice Garden et Jean-Luc Pinol, Atlas des Parisiens de la Révolution à nos jours (Paris: Parigramme, 2009), 288.
  • Alain Huyon, "La grosse Bertha des Parisiens. Une arme de légende.," Revue Historique des Armées 253 (2008): 111-125.
  • Alain Huyon, "La grosse Bertha des Parisiens. Une arme de légende.", http://rha.revues.org/4682, http://rha.revues.org/4682.