L’inauguration du monument Burdeau

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Le dimanche 28 juin 1903 est une journée « événement » pour la mémoire d’Auguste Burdeau, décédé en 1894 au fauteuil de président de la Chambre des députés, après avoir été plusieurs fois ministre. Un monument public en son honneur est inauguré à Lyon et donne lieu à une fête civique urbaine. C’est le triomphe post mortem d’un serviteur de la civilisation laïque, humaniste et libérale qu’est la République, en sa terre natale et d’élection. Les amis de Burdeau voient enfin leurs efforts couronnés de succès, eux qui œuvrent à l’érection d’une statue en son honneur depuis le lendemain même de sa mort.

L’inauguration du monument Burdeau convoque le « tout-Lyon radical-socialiste » pour honorer un de ses « meilleurs fils ». Même si la « troisième République a statufié à tours de bras » et que l’on décompte une inauguration par semaine en France entre 1900 et 1910, la cérémonie d’inauguration du monument Burdeau est à classer dans celles qui sont exceptionnelles car d’importance nationale. La popularité de Burdeau n’est pas artificielle, en particulier dans les milieux républicains et dans le premier arrondissement. Sous la troisième République, l’inauguration d’un monument à Lyon est un rassemblement socio-politique et corporatif. La présence de nombreuses personnalités officielles d’envergure nationale ainsi que de personnalités locales nous indique l’importance que revêt la cérémonie dans le Lyon de la belle époque.

Au début du XIXe siècle à Lyon lors de l’inauguration d’un monument, tout invite à la célébration du « grand homme » du jour. La Musique municipale joue devant une foule de citoyens des musiques patriotiques et bien sûr, La Marseillaise qui accompagne le cortège partant de l’Hôtel de ville au Jardin des plantes. Sur le chemin menant au monument Burdeau, les lyonnais sont massés sur les côtés de la place des Terreaux, de la rue d’Algérie et de la rue Terme puis suivent le cortège pour se rendre au Jardin des plantes, sous l’œil des fonctionnaires de police présents en grand nombre. Les drapeaux des sociétés patriotiques, gymnastiques et sportives flottent au vent tandis que les bannières des loges maçonniques déploient leurs symboles dont le sens est compris par un plus grand nombre d’initiés que le petit groupe habillé en tabliers pourrait le laisser penser.

Les invités et personnalités se répartissent dans deux tribunes à crépines d’or érigées en face de la statue de Burdeau recouverte d’un voile ; la tribune officielle de l’inauguration est composée d’un nombre bien plus important d’invités que la tribune secondaire où figurent seulement les proches de Burdeau et les corps constitués de Lyon, renforçant la dimension civique de cette cérémonie. Les personnalités militaires et les politiques locaux se partagent la première tribune, auxquels il faut ajouter les fonctionnaires municipaux, professeurs et instituteurs.

Une fois le voile tombé du monument, laissant apparaître à tous la statue d’Auguste Burdeau, un à un les différents orateurs présents honorent le tribun défunt. Le docteur Louis Fochier à l’initiative du comité ayant récolté les fonds pour l’érection de la statue de Burdeau, défend ardemment la mémoire de son ami, qu’il a veillé. Le maire de Lyon Victor Augagneur plus inscrit dans l’actualité, insiste sur l’avant-garde de Burdeau en matière de lutte contre le cléricalisme, alors que l’on expulse les congrégations. Tous ont à l’esprit l’expulsion manu militari des moines de la Grande Chartreuse en Isère, non loin de Lyon. Le député de la 1ère circonscription du Rhône Jean-Marie de Lanessan assume si bien l’héritage politique de Burdeau que l’on peine à discerner qui est célébré dans son discours. Le Ministre du Commerce Georges Trouillot, rompu à l’exercice de la représentation officielle, assure au nom du gouvernement de la République Française que le nom de Burdeau honore la démocratie. Enfin, le président de la cérémonie d’inauguration, vice-président de la Chambre des députés Eugène Etienne opère une synthèse magistrale envers Burdeau le serviteur de la République, le philosophe et l’ami, homme qui n’est pas tout à fait mort, puisque son souvenir est encore si vivant.

Cette cérémonie républicaine ne serait pas tout à fait complète sans que l’on procède à une remise de décorations. C’est pourquoi le Ministre du Commerce remet des distinctions d’officiers de l’Instruction publique et d’officiers d’académie, et dans une France encore majoritairement rurale, des poireaux (mérite agricole). Devant ce monument Burdeau – où la statue de bronze ressort avec éclat de l’ensemble en calcaire, qui se détache lui-même de la verdure des arbres feuillus – scintille une myriade de médailles aux boutonnières des hommes. Les spectateurs assistent à un festival de sons et de couleurs au pas cadencé. Chaque société politique et patriotique, drapeau en tête, souvent avec sa clique, munie de tambours et de trompettes, défile devant le monument et les tribunes situées en face en prenant bien soin de saluer les enfants de Burdeau présents pour l’occasion. L’inauguration du monument s’accompagne de manifestations gymnastiques et sportives. Les élus municipaux comme nationaux et les militaires de haut rang se disputent l’honneur d’encourager ces sociétés patriotiques et sportives.

Mais la fête ne se termine pas là ; un banquet où sont invités plus de cinq cents convives sous la présidence du maire de Lyon se réunit à midi, à la Brasserie Dupuis de la Croix-Rousse. Les toasts à la République et à la mémoire de Burdeau sont nombreux. Même si l’instant invite à la détente, on n’en oublie pas pour autant la politique dans la pure tradition des banquets républicains. La fête continue jusqu’à tard dans la soirée et des concerts sont organisés sur les places du premier arrondissement. Un bal est donné près du monument Burdeau, illuminé pour l’occasion.

L’inauguration de ce monument incarne l’hommage rendu par Lyon à l’un de ses meilleurs enfants : « Le monument réalisé mis en place et inauguré, c’est à dire offert, transmis solennellement à une population ». Le monument Burdeau devient alors propriété publique et appartient dès lors à Lyon et à ses habitants.

Bibliographie

  • AGULHON, Maurice, Histoire vagabonde, Tome I (1998), 190.
  • GARDES, Gilbert, Le monument public français. L’exemple de Lyon, Tome I, volume A (1986), 115.
  • MARTINET, Chantal, "Statues et monuments commémoratifs en Seine-et-Marne (1851-1914)" (Thèse de 3ème cycle sous la direction de Maurice Agulhon, EHESS, 1979), 125.
  • DUJARDIN, Philippe, et SAUNIER, Pierre-Yves, Lyon, l'âme d'une ville (1850-1914) (Lyon: Bibliothèque municipale de Lyon et Éditions lyonnaises d'art et d'histoire, 1997), 17-19.
  • "Le Salut Public," 29 juin 1903 Lyon, .
  • Discours prononcés à l’inauguration du monument Burdeau, à Lyon, le 28 juin 1903 (Lyon: Adrien Storck, 1903).