La formation et l'organisation de la garde nationale à Lyon en mars 1848.

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Vingt jours après la Révolution de 1848, il est urgent pour les autorités municipales lyonnaises de poursuivre la formation et l’organisation de la garde nationale pour assurer l’ordre public et la sécurité des rues de Lyon.

En publiant cette affiche, le capitaine d’artillerie Eugène Cholat entend poursuivre la formation de la garde. Nommé chef d’état-major-général de la garde nationale de Lyon le 29 février 1848, ce polytechnicien et républicain convaincu, occupe ce poste avec succès jusqu’à son départ pour l’armée des Alpes début avril avec le 4e régiment d’artillerie en garnison à Lyon. Elu par la suite député de l’Isère à l’Assemblée constituante, puis réélu à l’Assemblée législative, il siège à gauche en partageant les idées des démocrates les plus avancés, ce qui lui vaut d’être exilé lors du coup d’Etat du 2 décembre.[1]

Datée du 15 mars 1848 et rendue publique le jour même ou le lendemain, cette affiche est placardée deux semaines après la révolution parisienne du 24 février et la proclamation de la IIe République. A Lyon, la République est proclamée le 25 février par Démophile Laforest, investi provisoirement de la mairie le jour même, et reconduit trois jours plus tard dans ses fonctions de maire par Emmanuel Arago, commissaire extraordinaire de la République nommé à Lyon. En ce 15 mars 1848, il est ainsi logique de retrouver le protocole républicain utilisé lors de la proclamation d’actes officiels, à savoir l’en-tête « République française » écrit en lettres majuscules, et précédé de la devise républicaine « Liberté. Egalité. Fraternité ». Il est aussi logique que l’ordre présenté sur l’affiche ait été signé à l’Hôtel-de-Ville, car depuis la proclamation de la République, l’Hôtel-de-Ville est devenu le nouveau lieu du pouvoir central à Lyon, pouvoir aux mains du Comité central présidé par le maire provisoire. La préfecture, où siège une commission provisoire, ne joue alors qu’un rôle mineur.

En revanche, ce qui est plus surprenant sur cette affiche, c’est la présence du mot « ordre » qui saute aux yeux. En effet, c’est le seul mot présent sur l’affiche à être en contre-italique et c’est le second mot à avoir la police la plus grande après celui de « République ». C’est dire son importance. Or, seulement une quinzaine de jours après la Révolution, il est très surprenant de retrouver sur une affiche émise par les autorités municipales ce mot d’« ordre » ainsi mis en valeur. Il donne un caractère autoritaire à cette affiche, et cela n’est pas chose courante dans les premiers temps de la Seconde République.

Cet « ordre » peut toutefois s’expliquer par la situation tendue et urgente face à laquelle les autorités municipales se retrouvent confrontées dans les jours qui suivent la proclamation de la République. Urgence d’ailleurs perçue derrière les termes « sans aucun délai ». Afin d’assurer un service d’ordre et de garantir la sécurité des rues, il est en effet urgent de rétablir la garde nationale qui a été dissoute à Lyon en 1834 suite à la seconde révolte des Canuts et au basculement massif de la garde du côté des insurgés. Dès le 25 février 1848, les notables locaux réclament le rétablissement immédiat de la garde afin d’assurer l’ordre, et dans la nuit, le Comité préfectoral ordonne son rétablissement et tente de commencer à organiser la distribution d’armes. Le lendemain, (le 26,) des registres d’enrôlement –ou contrôles de recensement dont il est fait mention dans le document- sont ouverts dans chaque quartier et « tous les citoyens sont appelés à s’entendre et à s’organiser par quartier [afin] de former des compagnies, premier noyau de la garde nationale [2] ». Il faut mettre sur pied au plus vite une milice citoyenne capable d’assurer un service d’ordre, d’empêcher une quelconque révolte ouvrière, et, si la situation se présente, de pouvoir résister aux troupes de lignes stationnées à Lyon qui n’ont pas encore prêté serment à la République. Le 15 mars, la situation demeure la même et il convient pour le pouvoir municipal d’avoir une garde nationale à sa disposition pour protéger la République et assurer l’ordre.

On peut toutefois nuancer ce caractère d’urgence car le 15 mars, la majorité des capitaines a fait parvenir aux autorités les contrôles de recensement de la garde, et les citoyens ont répondu massivement à leur appel. Le 12 mars par exemple, 25 000 gardes nationaux se sont réunis place Bellecour. On estime qu’ensuite les effectifs ont avoisiné les 30 000 gardes jusqu’en juin. Cependant, parmi ces 25 000 gardes, les deux tiers à peine étaient armés de fusils [3]. Donc plus que le nombre de gardes nationaux, c’est surtout le nombre de fusils et la question de l’armement des gardes qui posent problème en ce 15 mars 1848. Cela explique peut-être la volonté de la part de l’Etat-major de la garde nationale d’avoir rapidement la totalité des contrôles de recensement pour savoir le nombre exact de gardes et le nombre de fusils qu’il convient de trouver. Néanmoins, on peut affirmer que la garde nationale lyonnaise ne fut jamais armée dans son intégralité et que la question de l’armement des gardes a demeuré un problème pour l’ensemble des gardes nationales réparties dans chaque commune française.

Concernant la structure de la garde nationale, cette affiche nous confirme que la garde est organisée en légions (quatre en tout pour Lyon) divisées en bataillons (trois pour chaque légion), eux-mêmes divisés en compagnies (trois à cinq compagnies pour former un bataillon). Chaque compagnie correspond à un quartier précis ou à une rue. Ainsi, dans les premiers jours de mars, les capitaines ont parcouru leurs quartiers respectifs avec leurs contrôles de recensement afin d’enregistrer tous les citoyens âgés de 20 à 55 ans. Ce dernier point marque une véritable rupture dans l’histoire de la garde nationale depuis sa création le 13 juillet 1789. En effet, avec la proclamation de la Seconde République et du suffrage universel le 2 mars 1848, la garde nationale cesse d’être une garde bourgeoise recrutant ses membres selon des critères censitaires. Elle s’ouvre à l’ensemble de la population masculine et accueille dans ses rangs aussi bien le grand négociant que le tisseur ou l’homme de peine. Grâce aux contrôles de recensement mentionnés sur l’affiche, il est possible aujourd’hui de constater cette ouverture sociale de la garde à Lyon dans la mesure où, sur ces listes, sont précisées toutes les informations liées à l’état civil du garde (nom, prénom, date et lieu de naissance, situation militaire, situation familiale), y compris sa profession.

En somme, cette affiche témoigne de la volonté de la part de l’Etat-major de la garde nationale de former et d’organiser une garde nationale à Lyon, regroupant l’ensemble des citoyens de la ville. Rapidement constituée, mais jamais armée dans sa totalité, elle accomplit jusqu’en juillet 1848 un service d’ordre quotidien mené avec plus ou moins d’efficacité. Le 13 juillet 1848, elle est dissoute pour mettre fin notamment à l’armement des classes les plus populaires, chose permise par l’ouverture de la garde à tous les citoyens.

L’affiche a été numérisée par les archives municipales de Lyon, 6 FI 06597.

 

[1] Pour plus d’informations sur Eugène Cholat, cf. : http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=9848

[2] Témoignage de Fanny Bergier, dans Bergier, Joseph. Le journal d'un bourgeois de Lyon en 1848. Justin Godart (éd.). Paris: Presses universitaires de France, 1924, p.22

[3] Le Censeur, 15 mars 1848, n°4124.

 

Bibliographie

  • Dutacq, François, "Histoire politique de Lyon pendant la révolution de 1848 (25 février – 15 juillet)" (Lyon, 1910), 458.
  • Girard, Louis, La Garde nationale : 1814-1871, 1 (Paris: Plon, 1964), 397.
  • Bergier, Joseph. Godart, Justin (Ed.), Le journal d'un bourgeois de Lyon en 1848, 1 (Paris: Presses universitaires de France, 1924), 180.
  • "Assemblée nationale", http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=9848.
  • "Le Censeur," 15 mars 1848 Lyon, 2.