Construction d’un « palais » scolaire à Lyon

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L’achat par la municipalité lyonnaise le 7 août 1878 d’un terrain situé rue Vendôme en vue de la construction d’un groupe scolaire constitue le premier stade d’une opération de renouvellement urbain de grande envergure au cœur du troisième arrondissement, ayant pour aboutissement la création de la place Guichard, votée par décret d’utilité publique le 7 avril 1881.

Le présent extrait du registre de délibération du conseil municipal pose les bases d’un projet de construction de l’un des « palais » scolaires, école publique et laïque qui sert, par ses pierres, sa monumentalité et son architecture ambitieuse à l’affirmation d’un fragile régime républicain qui cherche ses fondements, et manifeste à tous le pouvoir qu’il incarne dans l’espace urbain.

L’accroissement des acquisitions réalisées de 1875 à 1878 marque l’orée d’un vaste programme de construction scolaire dont la municipalité profite pour mener d’importantes améliorations de voiries en vue d’« assainir » certaines zones dans les quartiers dits populaires, tels que la Croix-Rousse, la Villette ou la Part-Dieu. L’ampleur de ces investissements s’explique par un contexte de hausse des valeurs foncières à partir de la fin des années 1870, contraignant la municipalité à acheter des terrains avant qu’ils ne soient trop coûteux. De plus, la loi du 1er juin 1878 oblige chaque commune à approprier ou à construire un bâtiment scolaire, amplifiant la dynamique initiée par la loi Guizot de 1833. Il faut en ce sens prendre en compte la progressive initiative des autorités républicaines lyonnaises à partir des élections législatives de 1876, marquant la fin des prétentions monarchistes à la Chambre des députés avec l’élection d’une majorité républicaine.

Aux yeux de la municipalité, l’« offre du sieur Guinet » ne peut qu’être exceptionnelle et est présentée comme telle lors du conseil au sein duquel elle suscite consensus. Marianne Thivend précise que « si ce terrain fait immédiatement l’unanimité, c’est pour sa superficie, sa situation de façade sur trois rues et son prix ». La conséquente taille de la parcelle, finalement établie à 2799, 48 m2 ; mais aussi la situation centrale dudit terrain et son prix catalysent nombre d’opportunités pour l’ « utilité publique ». Leitmotiv des sources impliquées, le prix résulte de « pourparlers » avec le propriétaire du terrain, entrepreneur et « expert agissant pour son compte personnel» qui «consentit à abaisser sa demande à 50 f au m2» -d’ailleurs seulement en partie- au lieu des 60 initialement demandés. Par ailleurs, Abraham Hirsh, architecte en chef de la ville, propose en mai le prolongement de la rue Chaponnay, dans le tronçon compris entre les rues Vendôme et d’Arquebuse, afin que le groupe puisse ainsi profiter de l’atout de quatre façades sur la rue. « Homme du maire » et conseiller privilégié en matière de grands travaux, il exerce un rôle primordial dans l’élaboration des projets des 4 premiers groupes scolaires érigés entre 1876 et 1880. Notons que cette forte influence impulsée par les élus se justifie doublement : il s’agit de renforcer le contrôle sur la réalisation du projet de construction tout en manifestant le souci d’assurer le respect des normes pédagogiques impliquées.

Le souci d’ouvrir ce « haut-lieu » sur l’espace public relève autant du désir de conformité avec les préoccupations hygiénistes que de celui de rendre visible le groupe scolaire depuis ce même espace. Volonté qui correspond aux vœux formulés par l’inspecteur d’académie le lendemain de la rédaction du document étudié : « l’administration municipale doit tenir à ce que les édifices scolaires aient un aspect monumental et embellissant la ville ». Aubin évoquait déjà en 1873 « des écoles qui apprennent à l’enfant que leurs pères honorent et pratiquent l’instruction ». La monumentalité, en plus d’être exprimée au travers de modèles préétablis, s’accroît par la mise en valeur du bâtiment lui-même, par le dégagement de l’espace dans lequel il s’insert et rayonne.

Cette monumentalité trouve aussi sa raison d’être dans un contexte de relégation de l’enseignement religieux dans la sphère privée. Jusqu’au milieu des années 1870, la ville est en conflit ouvert avec l’Eglise et avec un pouvoir central encore bien peu républicain ; l’école apparait alors comme un emblème politique du pouvoir municipal par opposition aux congrégations enseignantes, particulièrement bien implantées à Lyon. La prise de fonction de Courcière, « homme neuf non impliqué dans le conflit » est emblématique car elle « signale que les temps sont mûrs pour l’application de la politique scolaire républicaine ». A partir de 1876, Lyon est assurée du soutien du pouvoir central et peut apparaitre comme le « fer de lance de la laïcisation ». Les laïcisations deviennent systématiques sous l’effet de la circulaire ministérielle de février 1879.

« Ces opérations, qui font l’unanimité au sein du conseil municipal dans les années 1880, sont menées en moins de dix ans ». Ce « temps record » nécessaire au consensus est d’autant plus intéressant à la lumière de l’instabilité de ses décideurs et de la relative fébrilité des rouages décisionnels dont ils dépendent. Ainsi Courcière, initialement en fonction à Toulouse, est nommé inspecteur d'académie en résidence à Lyon l’année même de l’acquisition du terrain entrevu, tandis qu’il était en poste à Montpellier en 1877.

C’est au travers d’enjeux politiques d’aménagement de grande envergure, que l’acquisition cristallise les assentiments au-delà de ceux qui sont strictement inhérents au projet scolaire. La commission propose en effet de scinder le terrain en deux, le groupe scolaire avec ses dépendances pouvant être édifié sur un emplacement de 1400 m2. Décision pourtant contredite par le constat de George Louvier -architecte du département jusqu’en 1881 en remplacement d’Antoine Chenavard- soulevant « l’exiguïté frappante du terrain », par l’architecte chargé du projet, Adolphe Coquet, et la commission des bâtiments scolaires. Le 10 juillet et le 7 aout 1879, la municipalité profite ainsi de la constructionpour lancer les procédures d’acquisition de trois autres îlots nécessaires à la création de la place Guichard, par un remembrement des parcelles situées au Nord du futur groupe scolaire.

A cet égard, la rapidité de l’acquisition et de la construction fut privilégiée à la question des coûts. Le processus d’acquisition engage un dépassement des dépenses initialement prévues par la municipalité. Presque 10 000 f supplémentaires sont ajoutés au « crédit spécial de 135 000 f » dans le registre de 1879 (représentant alors 70% du budget prévisionnel), somme encore amplifiée par le versement d’une allocation de 200 000 f « en vertu d’un crédit ». C’est du reste ce qui amène A. Coquet à constater que, malgré la diminution de la surface à construire, le nombre d’ouvrier est resté le même - il est vrai qu’il critique l’explosion des dépenses parce que son salaire est resté « au dessous du taux légal ».

La ville dispose d’une relative autonomie dans la réalisation de ses projets, du fait qu’elle soit alors peu contrôlée par les diverses instances départementales et bénéficie de peu de subventions (la prévalence étant accordée aux petites et moyennes communes). Lyon dépense 12 millions de francs pour l’édification de 37 bâtiments scolaires entre 1876 et 1914. Ainsi « la politique foncière de la ville s’adapte au tissu urbain et quand elle le transforme, sans programme préalable d’urbanisation véritable ».

Bibliographie

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  • Marec Yannick, Villes en crise ? : Les politiques municipales face aux pathologies urbaines (fin XVIIIe, fin XXe si (Creaphis, 2008), 293-302.
  • Chatelet A.,-M., La naissance de l'architecture scolaire (Honoré Champion, 1999), 131-137.
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  • Paulin M., Duprat B., De la maison à l’école : l’élaboration d’une architecture scolaire à Lyon de 1875 à 1914 (Ecole d'architecture de Lyon, 1991), 61-64 ; 158-159.
  • Dumons B., Pollet G., Saunier P-Y., Les élites municipales sous la IIIe république des villes du Sud-Est de la France (CNRS, 2002).
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  • Archives municipales de Lyon, AM 454 WP 025.
  • Archives municipales de Lyon, AM 476 WP 022, Rapport Préfet du Rhône adressé au conseil municipal, n°446, présenté 13 juin 1878.
  • Archives municipales de Lyon, RDCM 7 sept 1873, 26 déc 1874, 7 août et 24 déc 1878, 10 juill 1879, 1 et 8 fév 1881.
  • Journal des instituteurs et des bibliothèques scolaires Bulletin des salles d’asile, numéro 34 de la 20e année (14 avril et 26 août 1878).