Projet de construction d’un groupe scolaire à Lyon : émergence de la sphère publique républicaine
Du 5 au 15 septembre 1878, le Préfet-Maire de Lyon Abel Berger lance par délégation au commissaire-enquêteur et adjoint au maire du 3e, Jean-Baptiste Théral, une enquête auprès des habitants du quartier quant au projet de construction scolaire sur la future place Guichard.
La mise en scène de l’action municipale au travers de cette sollicitation semble être emblématique d’une phase de transition de la République monarchiste à la « République républicaine ». Ainsi, c’est moins le contenu de l’enquête ou ses résultats qui seraient les plus significatifs, mais le processus de sensibilisation qui résulte du mode de transmission de l’information initié par la municipalité et l’encouragement à l’exercice des libertés publiques.
L’émergence de cette sphère publique républicaine s’effectue parallèlement à une relative instabilité à l’échelle municipale, qui conditionne les transformations du cadre des échanges entre Etat, municipalité et habitants. Dans un contexte de retournement conservateur annonçant l’Ordre moral, la loi sur la municipalité d’exception du 4 avril 1873 supprime jusqu’en 1881 la Mairie centrale de Lyon. La ville est alors dirigée par des Préfet-Maire, dont la succession symbolise une perte d’autonomie au profit de l’Etat. Cependant, après la crise du 16 mai 1877, les républicains s’insèrent progressivement dans le paysage politique national. Ainsi Pierre-Yves Suteau indique-t-il que si « cette sphère publique ne modifie pas encore en profondeur la configuration du gouvernement municipal, son apparition augure du développement, non seulement dans les lois républicaines mais aussi dans les moeurs, d’une pratique quotidienne des libertés publiques dans l’espace public municipal ».
En premier lieu, il serait légitime d’interroger la réception de l’enquête réellement attendue par la municipalité et la prise en compte effective des témoignages potentiellement émis. La fonction préfectorale s’apparente alors à une courroie de transmission ministérielle, le Préfet-Maire -nommé par décret du Président de la République- n’a théoriquement que peu d’emprise sur les décisions concernant les affaires locales. Suteau souligne « une situation paradoxale où le Préfet-Maire, bien que sous l’autorité hiérarchique directe du Ministre, prend une certaine autonomie de décision dans l’intérêt de la Ville », contredisant la thèse du « préfet-nomade » non attaché à la « fortune communale ».
De plus, l’impartialité et l’indépendance du projet pourraient être mises en question du fait de la charge élective d’adjoint au maire du commissaire enquêteur, également membre du conseil des directeurs de la caisse d’épargne et de la commission administrative du bureau de bienfaisance de Lyon. Il « reconnait sa grande utilité » dans le procès verbal et souhaite « qu’il soit donné suite le plus promptement possible à son exécution ».
Aussi, bien que le mandat de paiement du terrain soit conclu le 30 juin 1879, la date du lancement de cette enquête peut surprendre dans la mesure où le rapide consensus des acteurs impliqués autour des opportunités représentées par l’acquisition du terrain était clairement explicité lors de la séance du conseil municipal du 7 août 1878. Le terme de « projet » -et non l’idée d’un accord déjà formulé, de négociations entreprises- ouvre et clos le propos de l’affiche, se contentant ainsi de véhiculer l’information aux habitants tout en prétendant les questionner.
L’ampleur de l’opération d’aménagement de la place Guichard par la municipalité est à ce titre éclairante. Le 24 décembre 1878, la commission impliquée préconise l’acquisition par la ville « d’une espèce de baraquement infect et sans importance qui avoisine ledit terrain, et qui n’en est séparé que par une petite ruelle (qui) sert d’entrepôt d’immondices, et n’est fréquentée que par des gens mal famés, qui s’y cachent quand la police fait sa ronde par là ». A travers les débats qui entourent la construction du groupe, se lit la réalité d’un quartier populaire des années 1880 avec ses ruelles malpropres que la municipalité cherche, dans une perspective « hygiéniste », à assainir. Cette démarche pourrait s’inscrire dans un désir d’estomper le contraste encore frappant à la fin du siècle entre les grandes artères à l’allure bourgeoise et les petites rues à maisons basses et insalubres. A l’instar de la formule de Marianne Thivend, l’ouvrier du troisième arrondissement semble ici « remplacer le canut croix-roussien dans les peurs sociales ».
En moins d’un mois, entre l’émission des instructions du préfet le 29 août et le procès verbal le 21 septembre, le déroulement de l’enquête est fixé pour une durée de dix jours seulement. L’empressement de la municipalité pour l’acquisition de ce terrain semble ainsi avoir été imposé aux habitants. D’autre part, dans un quartier majoritairement ouvrier, la durée des journées de travail, les difficultés qui incombent à la lecture de documents rédigés par des experts ainsi qu’un potentiel éloignement de leurs préoccupations sont autant de limites à l’accessibilité réelle au dossier.
Pourtant, le parti pris de l’affichage implique une réelle volonté d’informer et indirectement de promouvoir le projet. Thivend indique que « d’un côté, on « répare » la ville en profitant de la construction de l’école pour assainir un vieux quartier populaire. De l’autre, on « construit » la ville en faisant de l’école un agent de structuration des quartiers ».
La presse relaie cette volonté de contrôle qui s’accompagne d’une dimension pédagogique symbolisée par la promotion de l’école de la République. Ainsi la Construction lyonnaise, oeuvrant pour une solide culture républicaine et laïque, indique-telle qu’il faut multiplier ces : « campagnes du pauvre dans les quartiers populeux pour permettre aux plus déshérités de reposer leur vue sur un peu de verdure et d’offrir à leurs enfants un endroit sain et aéré, tout autre que la rue, pour s’y ébattre en toute sécurité », faisant de l’école un « agent d’unification du territoire urbain ».
Il s’agit donc davantage d’une mise en scène de l’information plutôt que d’une véritable enquête, les potentiels résultats ne sauraient infléchir le projet. La coquille vide à laquelle s’apparente le procès verbal, clos le dernier jour de l’enquête, ne fait non seulement état d’aucune déclaration mais précise que « le silence des intéressés est une preuve évidente que le projet dont il s’agit ne froisse aucun intérêt public ou privé ». Les cahiers de délibération ne retracent cependant pas l’intégralité des débats au sein du conseil. En dépit de cette contrainte, cette assertion reflète l’idée que l’habitant se prononce aussi par son silence et que ce dernier témoigne d’une absence d’opposition vive au projet ; mesure de l’opinion qui -malgré son caractère approximatif- est précieuse pour la municipalité.
En sollicitant ainsi la parole publique, la municipalité invite aussi les habitants à se déplacer jusqu’au « lieu privilégié des évènements de leur vie de citoyen » tel que Pierre-Yves Saunier nomme la mairie d’arrondissement, lieu d’exécution des projets, constituant les prémices d’une intégration progressive dans le processus décisionnel à l’échelle locale.
Ainsi les arrondissements sortent « renforcés de ces projets…à la fois comme cadre d’expression des intérêts locaux et comme véritable « classe socio-spatiale ». Les premières pétitions d’habitants sont ainsi adressées au Préfet-Maire à la fin des années 1870 au sujet de l’enseignement.
Bibliographie
- Thivend Marianne, L’école républicaine en ville, Lyon 1870-1914 (Belin, 2006), 251.
- Marec Yannick, Villes en crise ? : Les politiques municipales face aux pathologies urbaines (fin XVIIIe, fin XXe si (Creaphis, 2008), 293-302.
- Suteau Pierre-Yves, Payre Renaud (dir.),, "Du lycée Ampère au lycée du Parc : la grande marche des maires de Lyon (...) (1873-1914)" (Mémoire de séminaire de 4e année : Ville et pourvoir urbain, soutenu le 2 septembre 2010).
- Saunier Pierre-Yves, La ville en quartiers : découpages de la ville en histoire contemporaine (1994), 103-114.
- Tanguy Jean-François, « Le débat sur le gouvernement des communes et sa solution républicaine (...), Cahiers du CRHQ, n°1 (2009).
- Archives municipales de Lyon, 2CM11, Procès-verbaux des séances du CM, loi portant suppression de la mairie centrale, 4 avril 1873.
- Archives municipales de Lyon, 454 WP 025.
- Archives municipales de Lyon, 476 WP 022.
- Archives municipales de Lyon, RDCM 24 décembre 1878.
- Archives départementales, 1M95, rapport au ministre de l’Intérieur du 20 novembre 1865.
- Archives départementales, 1M256, question de la légion d’honneur, JB Théral.
- Archives nationales, Dossier LH/188/61, pièce n° 12. Abel Berger.
- "La Construction Lyonnaise," juin 1893 Lyon, numéro 4.
- "Echo de Lyon," , collections.bm-lyon.fr/PER00316594/PAGE1_PDF.


