La très médiatisée vêture de Madame Louise

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La lettre adressée le 18 juillet 1770 par le pape Clément XIV à son nonce, Mgr Bernardin Girault, concerne la prise d’habit de Madame Louise. Elle est extraite des Lettres intéressantes du pape Clément XIV (Ganganelli), ouvrage de Louis-Antoine Caraccioli, publié en décembre 1775. Les Lettres connurent une diffusion européenne et remportèrent un franc succès comme en attestent les diverses rééditions et traductions.

La prise d’habit marque le début du noviciat, elle se différencie de la profession, cérémonie au cours de laquelle les vœux définitifs sont prononcés. Le pape désirait déléguer au nonce, ambassadeur permanent du Saint-Siège, la responsabilité de présider la cérémonie de vêture de cette fille de France. Un tel événement nécessitait la présence pontificale, même par procuration. Madame Louise prenant l’habit de carmélite, c’était une aubaine pour la papauté dans une période où la religion était critiquée de toutes parts. Elle faisait alors figure de modèle à imiter, comme une allégorie de la victoire de la religion sur l’impiété et les mœurs dissolues du siècle.

Louise-Marie, née en juillet 1737, huitième fille du couple royal formé par Marie Leszczsynska et Louis XV, avait reçu toute son éducation religieuse à l’abbaye de Fontevrault, près de Saumur. Il n'était pas rare que cette éducation à l'ombre d'un monastère, exceptionnelle pour des filles de roi, mais fréquente pour celles de l'aristocratie, se conclue par l'entrée dans les ordres. En 1750, elle rejoignit la Cour et, par conséquent, dut se plier aux exigences de l’étiquette. Mais elle ne retrouvait pas dans les agitations et frivolités versaillaises la sérénité qu’elle avait expérimentée et appréciée à travers le rythme monastique de Fontevrault. Au fil des années, son goût pour la vie religieuse se confirmait. En outre, elle réfléchissait beaucoup à la question du salut. Son père n’y était pas étranger en raison du scandale croissant suscité par sa vie privée, partagée entre maîtresses déclarées choisies hors de la noblesse de cour (la marquise de Pompadour puis, en 1769, Madame du Barry) et petites maîtresses entretenues dans le pavillon du Parc aux Cerfs. Sur les conseils de l’archevêque de Paris, Madame Louise patienta de longues années. Christophe de Beaumont voulait que sa décision soit mûrement réfléchie. Si elle avait fait volte-face après être entrée au carmel, toute l’Eglise en aurait pâti. L’exemple de la comtesse de Rupelmonde, dame de compagnie de la reine, l’orienta peut-être vers l’ordre de sainte Thérèse d’Avila, puisqu’elle avait assisté à sa prise d’habit en 1751. Louis XV donna son consentement en février 1770.

Si le pape parle de « miracle du Très-haut » pour qualifier la vocation de Madame Louise, c’est qu’il a conscience que la religion traverse une période tourmentée et qu’il faut œuvrer pour sa défense.

D’une part, à cette même époque, les puissances catholiques s’allient pour faire pression sur la curie romaine afin d’obtenir, entre autres, la suppression définitive des jésuites. A cette fin, elles occupent une partie des Etats pontificaux (Pontecorvo, Bénévent, Avignon, le Comtat Venaissin). Clément XIV, plus ouvert aux compromis que ses prédécesseurs, voulait rétablir une entente. Il se murmurait qu’il avait été élu parce qu’il se serait engagé, lors du conclave en 1769, à supprimer la Compagnie de Jésus.

D’autre part, dans les années 1750, les attaques des philosophes contre l’Eglise se multiplient ; le Dictionnaire historique et critique de Bayle publié pour la première fois en 1697 a fait des émules. Les philosophes ont repris le flambeau, notamment les Encyclopédistes qui sont à l’origine d’un des plus grands succès éditoriaux du siècle. Qu’il s’agisse du chevalier de Jaucourt, de Voltaire ou de Diderot, tous voulaient faire advenir un nouveau mode de pensée, en-dehors du giron de l’Eglise, fondé sur la raison et l’esprit critique. Ils combattaient ce qu’ils considéraient comme étant le fruit du fanatisme, du despotisme ou de la superstition. Au nom de la raison, ils s’en prenaient à la religion révélée et, en particulier, au catholicisme romain. Quant à Rousseau, s’il concédait l’idée de religion, c’était dans le sens d'une religion naturelle qui s'adressait au cœur et évacuait toute dogmatique (La profession de foi du vicaire savoyard, 1762). L’Eglise ne manquait pas  de défenseurs. Mais, comme l'a montré S. Albertan-Coppola, dans son article « l’apologétique française à l’âge des Lumières », en utilisant les méthodes et le vocabulaire des philosophes pour mieux les contrer tout en restant fermes sur le dogme, ils se mettaient d'une certaine manière à leur remorque. Même si, à l'image de Caraccioli,  ils savaient se montrer ouverts à certaines idées nouvelles, la mobilisation des apologistes, n’a cependant pas été aussi efficace que celle de leurs adversaires.

Au vu du contexte des années 1750-1770 marqué par la lutte entre apologistes et philosophes et les tensions entre Rome et la Couronne, la prise d’habit de Madame Louise constituait un événement considérable. La présence du nonce concrétisait aussi l’idée d’alliance du Trône et de l’Autel et contrariait les tentations d’un clergé gallican qui aurait préféré se servir de cette occasion pour réaffirmer son autonomie vis-à-vis du pouvoir pontifical. Les crises des années 1750 à 1765 – tentative d’imposer le nouvel impôt du vingtième au clergé, querelle des billets de confession, expulsion des Jésuites - ont, par ailleurs, ébranlé la confiance de l’épiscopat en la monarchie. La présence du nonce à la cérémonie et le rôle de premier ordre qu’il y tenait veulent donner un nouveau souffle aux relations entre le royaume de France et Rome. L’union de Madame Louise à l’Epoux céleste pourrait, par extension, être comparée aux mariages politiques organisés pour sceller une entente entre deux Etats autrefois rivaux.

L’ « auguste princesse », surnommée ainsi par le parti dévot, fournit au pape un prétexte pour s’intéresser aux affaires du clergé du royaume de France. En effet, cinq ans auparavant, lorsque l’assemblée du clergé avait demandé au roi de solliciter de Rome la nomination d'une commission composée d'évêques afin de réformer le clergé régulier, Louis XV avait préféré nommer lui-même cette commission, sans en référer au pape. Cette commission composée de cinq conseillers d’Etat - des laïcs - et de cinq archevêques, avait diligenté une enquête sur la gouvernance des ordres et l'état de leurs établissements. Elle avait décidé la suppression des monastères sous-peuplés et reporté l'âge requis pour prononcer des vœux de religion (édit de mars 1768). La légitimité de la vie monastique faisait débat. La résurgence de vieilles thèses antimonachistes était étayée de nouveaux arguments. Les critiques se résument en quelques mots : un monastère est un mouroir, qui plus est, un moine est inutile à la société voire une nuisance, un parasite.

C’est pourquoi l’entrée en religion d’une fille de France signifiait, aux yeux des dévots, la victoire de la foi sur l’impiété du siècle ; siècle qui condamnait jusqu’à l’existence de religieux qui ont choisi de se dévouer à Dieu et à la prière pour le salut des âmes. A cette occasion, l'octroi par le pape d'une indulgence plénière aux carmélites du royaume de France était un symbole fort. Une telle concession met en exergue les espérances que le pape plaçait dans cet événement. A ses yeux, l’occasion était trop belle pour ne pas réaffirmer son autorité auprès d’un clergé de tradition gallicane et exalter la religion en proie à de vives critiques.

Bibliographie

  • Bernard Hours, Madame Louise, princesse au Carmel: 1737-1787 (Paris: Cerf, 1987).
  • Philippe Loupès, La vie religieuse en France au XVIIIème siècle (Paris: SEDES, 1993), 230.
  • Jacques Le Goff, René Rémond, Histoire de la France religieuse, tome III, Du Roi très chrétien à la laïcité républicaine, XVIIIème-XIXème siècle (Paris: Seuil).