L'entrée de Marie de Médicis à Lyon en décembre 1600.

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Le 2 décembre 1600, la ville de Lyon achevait ses préparatifs pour l'entrée de la nouvelle reine de France, Marie de Médicis, annoncée pour le lendemain. C'est dans l'optique de cette arrivée imminente que le gouverneur de Lyon rédigea cette ordonnance (dont le texte est conservé aux Archives municipales), afin de faire connaître ses dernières instructions.

Ledit gouverneur est Philibert de la Guiche, seigneur du fief éponyme. Tout d'abord fidèle sujet d'Henri III, il renouvelle, après l'assassinat de celui-ci, son allégeance au nouveau roi, Henri IV. Ce dernier le nomme gouverneur de la ville de Lyon en 1595, année où il y réalise son entrée royale, alors qu'il voit sa puissance sans cesse confirmée face à la Ligue, déclinante. La Guiche est connu pour être un homme strict, attaché à la discipline et au maintien de l'ordre public. Il l'avait d'ailleurs prouvé en 1572 lorsque, gouverneur de la ville de Mâcon, il était parvenu à empêcher la population de prendre part aux tueries qui ensanglantaient la France à la suite la Saint Barthélémy.

A Paris, le massacre avait été déclenché à l'occasion des noces d'Henri de Navarre, avec Marguerite de Valois, fille de Henri II. Le mariage, célébré le 18 août 1572, avait été annulé par le Pape le 24 octobre 1599. En effet, Marguerite semblait atteinte de stérilité, alors que le nouveau roi, qui avait amplement prouvé sa capacité à concevoir, avait grand besoin d'un héritier. De plus, les Guerres de Religion avaient vidé les caisses du royaume de France, qui se retrouvait criblé de dettes. Pour Henri IV, Marie de Médicis constituait le parti idéal. Sa famille, celle des Médicis, était une famille de banquiers particulièrement riche qui règnait sur le Grand-Duché de Toscane et surtout sur la ville prospère de Florence. La dot de la promise s'élevait à six cent mille écus d'or, une somme importante dont la moitié annulait déjà les dettes du roi de France envers sa belle-famille. Enfin, Marie de Médicis était bien plus jeune que Henri IV : vingt-six ans contre quarante-sept.

Le mariage eut lieu à Florence, par procuration, le 5 octobre 1600. La nouvelle reine embarqua ensuite à Livourne le 17 octobre 1600 pour débarquer à Marseille le 3 novembre. Elle remarqua aussitôt l'absence du roi, qu'elle n'avait encore jamais rencontré. Celui-ci, occupé par la guerre  contre le duc Charles-Emmanuel Ier de Savoie, lui donna rendez-vous à Lyon. En effet, il avait fait de cette ville, plus proche des Alpes que Paris, la base arrière d'où il dirigeait son armée et lançait ses offensives. La reine prit donc la route de Lyon, dont les échevins furent avertis dès le 17 novembre et qui commencèrent aussitôt leurs préparatifs. Après un lent voyage, Marie arriva au château de la Mothe le samedi 2 décembre et fit annoncer son entrée dans la ville pour le lendemain.

L'arrivée de la reine était un véritable événement pour Lyon. Depuis l'entrée royale d'Henri IV en 1595, seule l'arrivée de l'épouse du gouverneur Philibert de la Guiche, en 1598, avait donné lieu à une entrée solennelle. Or, il s'agissait à présent d'introniser la nouvelle en son royaume. Si les entrées royales étaient fréquentes et concernaient de nombreuses villes dans le royaume, une telle intronisation ne se déroulait qu'une seule fois lors d'un règne.

L'entrée royale est un rite politique majeur de la monarchie française et ceci tout particulièrement durant la période de la Renaissance. Elle constitue une mise en scène à la fois de la personne du monarque et de sa "bonne ville". Ce rituel trouve ses origines dans l'Antiquité, l'exemple le plus marquant étant le triomphe accordé aux généraux romains victorieux. Ceux-ci obtiennent le droit d'effectuer une procession dans les rues de Rome, à la tête d'un cortège, sous les acclamations de la plèbe. En France, l'entrée royale célèbre le roi et, par la cérémonie de remise des clefs de la ville, affirme le pouvoir qu'il exerce sur celle-ci tout en montrant la fidélité et l'obéissance dont elle fait preuve à son égard. La ville, et surtout ses élites, cherche à se mettre en avant autant qu'elle glorifie le monarque. L'entrée royale est un rituel très codifié qui doit respecter, dans la mesure du possible, un certain nombre de règles. Dans le cas de l'entrée de la reine, le gouverneur donne les ordres nécessaires pour qu'elles soient appliquées.

Des tapisseries doivent être déployées dans les rues, tout le long de l'itinéraire prévu de Marie de Médicis, lequel a été pensé avec soin et préalablement communiqué au gouverneur et aux magistrats de la ville. Une architecture éphémère est aussi mise en place. Composée de portails et d'arcs de triomphe, elle doit occuper tout le chemin du royal visiteur. Ces éléments de bois sont recouverts de riches tentures qui, ajoutées aux tapisseries qui pendent des fenêtres et des balcons, doivent donner une impression d'opulente richesse, souvent bien éloignée de la réalité. Comme le Prince use des arts pour se mettre en valeur, la ville fait preuve de magnificence, pour la gloire du monarque ou de la reine, certes, mais aussi pour la sienne. Les miséreux sont souvent chassés de la ville lors de la procession, pour que la misère ne vienne troubler le faste apparent et parfaitement artificiel, puisqu'il disparaît en majeure partie dès la fin de la cérémonie. L'ordre est aussi donné par le gouverneur de répandre une couche de sable propre dans les rues et de faire évacuer une partie des badauds pour faciliter la circulation de la procession. Il coordonne aussi le départ des troupes de la ville qui doivent, ainsi que les magistrats, aller accueillir et rendre hommage à la reine au château de la Mothe avant de former le cortège qui l'accompagnera jusqu'à la ville. Décidé à maintenir l'ordre public et à assurer le meilleur déroulement de la cérémonie, Philibert de la Guiche menace les éventuels fauteurs de trouble de sévères sanctions, par exemple pour ceux qui useraient sans raison de leurs arquebuses en présence du cortège de la reine.

Le dimanche 3 décembre 1600, la cérémonie se déroula sans incidents : les troupes se rassemblèrent devant le château de la Mothe et rendirent hommage à la reine, puis la procession défila à travers la ville jusqu'à la maison aménagée pour Marie de Médicis, où elle dut attendre le roi.

Enfin, après presque une semaine d'attente, le 9 décembre au soir, le roi arriva à cheval dans sa bonne ville de Lyon. Il se rendit aussitôt auprès de Marie pour, comme le veut la tradition, consommer l'union. Réticente et doutant de la légitimité de leur mariage, cette dernière fut convaincue par le document brandi par Henri, confirmant la validité du mariage par procuration. L'union fut alors consommée.

Il fallut attendre le 14 décembre pour voir l'arrivée du médiateur du Pape, le légat Aldobrandini, mandaté auprès du roi pour superviser les négociations entre Henri IV et Charles-Emmanuel Ier. IL était accompagné par l'ambassade savoyarde. Une entrée solennelle fut organisée en son honneur le 16 décembre : même parcours, mêmes décors. La routine fut cependant brisée par une altercation entre valets et soldats en fin de cortège. Henri IV trouve la scène si amusante qu'hilare, il participa au chaos en projetant des objets sur la foule depuis sa fenêtre, à l'aide d'une arbalète...

Le lendemain, le 17 décembre, le légat célébra une messe avant de donner sa bénédiction aux époux. Aux yeux du peuple, Marie de Médicis, de par son entrée royale, la consommation de l'union et la bénédiction reçue, pouvait dès lors être véritablement considérée comme la nouvelle reine de France.

Bibliographie

  • Pascal Lardellier, "Les Entrées royales, d’un événement à son discours : médiation rituelle et rhétorique de l’événement historique" (Université Lumière Lyon 2, 1993).
  • Jean-François Dubost, Marie de Médicis : la reine dévoilée (Paris: Payot, 2009).
  • Jean-Hippolyte Mariéjol, Le mariage d'Henri IV et de Marie de Médicis (Lyon: M. Audin, 1924).
  • Relation des entrées solennelles dans la ville de Lyon, de nos rois, reines, princes, princesses, cardinaux, légats, & autres grands personnages, depuis Charles VI, jusques à présent (Lyon: Aymé Delaroche, 1752).
  • Christian Desplat (dir.), Les entrées : gloire et déclin d'un cérémonial (Biarritz: Société Henri IV, 1997).