Henri II et la voirie lyonnaise

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Ce document, conservé aux Archives municipales de Lyon, est composé d’une lettre patente donnée par Henri II à Villers-Cotterêts le 3 avril 1556, suivi d’une note administrative rappelant les conditions de sa lecture publique le 1er mai 1557. Henri II s’adresse à ses représentants en province, le lieutenant et le sénéchal de Lyon, afin qu’ils fassent respecter les directives royales émises par ses prédécesseurs et lui-même sur l’aménagement de la ville de Lyon. L’immixtion du pouvoir royal dans les affaires locales de voirie au XVIème siècle constitue un tournant dans l’histoire de l’urbanisme lyonnais.

En effet, durant les siècles précédents, la réglementation de la voirie était un domaine que se partageaient les autorités locales, l’archevêque et le consulat, dans le cadre de leur pouvoir de police. Le roi n’y intervenait que de manière indirecte, par le biais de ses représentants. Jusqu’ici son intérêt résidait plus dans la défense de la ville que dans l’entretien des rues. Or, dès la fin du XVème siècle, il s’évertua à réglementer directement la voirie lyonnaise. En 1495, Charles VIII demanda au consulat d’élaborer une série de mesures pour l’entretien des rues lyonnaises, dans le sillage d’une directive encadrant toutes les villes de son royaume.

Cette préoccupation s’expliquait par la position stratégique qu’occupait la ville. Capitale commerciale rayonnant dans toute l’Europe, Lyon devint une vitrine du royaume qu’il apparut nécessaire d’embellir. Base militaire aux portes de l’Italie, les rois entretenaient une réelle proximité avec elle puisqu’il leur arrivait d’y séjourner avec leur cour. Henri II n’échappa pas à la règle quand, accompagné de Catherine de Médicis, il entra dans la ville le 23 septembre 1548. Ainsi, il avait été directement témoin de la topographie tourmentée qui caractérisait la cité. Ses rues étroites et sinueuses résultaient de l’espace restreint dont le site souffrait, cloisonné par les eaux et les collines. Pour y circuler, les passants se frayaient un chemin à travers les étals des commerces et les charrettes destinées au transport de marchandises.

Henri II avait comme objectif  d’aérer la trame viaire pour faciliter la circulation de ses sujets. En prononçant ces mesures d’alignement, il se dressait plus précisément contre les constructions, publiques comme privées, empiétant sur les rues et les places communes. Il en profita pour rappeler les usages en matière de construction auxquels devaient se soumettre tout maitre d’ouvrage pour édifier ou réédifier un bâtiment. Le personnel de la voirie rattaché au consulat, les maîtres-jurés ou le voyer, devait prendre officiellement les mesures du futur bâtiment, afin d’obtenir le permis de construire. Sans cette autorisation, le contrevenant était puni d’amende et l’édifice illégal détruit. En cela, le pouvoir royal systématise une procédure de construction contrôlée par les autorités, caractéristique de l’urbanisme moderne.

Dans cette lettre, on voit que tout un personnel bien connu du pouvoir royal était en charge de la voirie lyonnaise. Les maîtres-jurés étaient au nombre de quatre : deux maîtres-maçons et deux maîtres-charpentiers assermentés qui, à côté de cette charge honorifique, exerçaient leurs activités d’entrepreneurs. Le voyer, quant à lui, était l’héritier du  commis, un employé permanent du consulat qui vérifiait l’état des rues et des bâtiments, l’avancée et le respect des travaux entrepris au regard de la commande publique, le pavement des rues et enfin la lutte contre la peste. En 1549, ce commis, qui bénéficiait jusqu’ici d’un statut flou, devint voyer nommé par le roi. Henri II avait ainsi déjà empiété sur les prérogatives des autorités locales en matière de voirie. Le consulat lutta pour faire racheter la charge de voyer, dont la nomination devint l’un de ses privilèges. Malgré  le renforcement du personnel chargé de la voirie, l’application effective de ces mesures n’était pas assurée.

Même si cette ordonnance dût être connue de bon nombre de citadins puisqu’elle a fait l’objet d’une déclamation publique l’année suivant sa rédaction, ce type de réglementation autoritaire se confrontait à des réalités rendant sa concrétisation délicate. Au manque de moyens pour les faire respecter s'ajoutait une résistance des citadins, rétifs aux commandements d’un pouvoir lointain et, peut-être, jugé illégitime. Ainsi, la lettre d’Henri II réitérait la volonté de Louis XII, qui déjà en 1509, s’inquiétait des constructions de bois empiétant sur la Saône et sur les places communes. La gêne occasionnée par les jets d’ordures sur les passants ainsi que les risques de pollution des eaux et d’incendie l’ont poussé à légiférer pour faire abattre ces édifices. Or, les habitants rechignaient à les détruire, prétextant les retards dûs aux inondations. Le délai accordé par le commissaire royal fut employé à réédifier plusieurs galeries, ce qui suscita l’envoi de lettres itératives en 1510 et en 1512 afin que soient respectés les termes de l’ordonnance. Cette désobéissance de la population lyonnaise perdura jusqu’au règne de François Ier, qui dut intervenir en 1515 et en 1526 pour faire respecter la volonté de son prédécesseur.

En conclusion, la réglementation mise en place par Henri II n’a pas été suffisante pour désencombrer les rues lyonnaises. Pour y remédier, Charles IX dut élargir les droits du consulat en 1561 en matière de voirie. Désormais, les consuls pouvaient, non seulement ordonner la démolition des saillies, mais aussi procéder à des expropriations pour cause d’utilité publique afin de désencombrer les rues de la ville. En outre, cette lettre témoignait d’une immixtion royale dans un domaine, qui, jusqu’ici était l’apanage des autorités locales. Loin d’être un cas exceptionnel, d’autres interventions similaires ont ponctué les rapports entre le roi et sa  bonne ville au XVIème siècle. Plus qu’un intérêt stratégique porté à une ville prospère de son royaume, le roi manifestait la volonté de réglementer un domaine public, dépassant le cadre de la simple possession seigneuriale. Cette ingérence annonçait un pouvoir royal centralisateur en devenir.

 

Bibliographie

  • DUREAU Jeanne-Marie (cons.), Forma Urbis, les plans généraux de Lyon (Lyon: Archives Municipales de Lyon, 1997).
  • MISSOL-LEGOUX Bernard, "La voirie lyonnaise du Moyen-Age à la Révolution" (Thèse de droit, Université de Lyon, 1966).
  • VIAL Eugène, "Les voyers de la ville de Lyon," Revue d'histoire de Lyon 10 (1911): 180-197.