Le pillage de la ville d'Anse

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Cette lettre est signée par le maire de la ville d’Anse, Sébastien Revin, et son adjoint, Charles Carteret, et par différents membres du Conseil Municipal ainsi qu’un certain Vaillant, le doyen des notaires du canton d’Anse. Dans la mesure où ce document se trouve dans les archives départementales, nous devinons que cette lettre n’est qu’une copie du texte original  envoyée au Préfet de l’époque, le comte de Bondy. Mais dans le même dossier, nous trouvons une autre missive où il est fait référence à une pétition des Ansois, adressée à « leurs altesses ». Il est donc vraisemblable que le texte qui nous intéresse accompagnait la pétition.

Bien que cette lettre ne possède pas de date, il est possible de la situer assez précisément. En effet, elle est adressée au duc de Berry et à son père le duc d’Artois. Or ce dernier est de passage dans la ville entre le 17 septembre 1814, où il part de Mâcon et le 20 du même mois, où il est à Lyon. Cependant la présence du duc de Berry n’est indiquée dans aucune autre source. Sans doute les magistrats d’Anse, mal informés, ont-ils imaginé que son fils l’accompagnait ?

Le contenu de la lettre traite des événements qui ont eu lieu dans la vallée de la Saône et de leurs conséquences pour la petite ville du sud du Beaujolais, qui a été le théâtre d’affrontements violents en mars 1814.

Cette même année, l’Empire s’écroule et les troupes étrangères peuvent enfin entrer sur le territoire national du pays qui depuis des années les a dominées, envahies et humiliées. Le commandant en chef des troupes coalisées, l’Autrichien Schwarzenberg, a dirigé en direction de Lyon une puissante armée. Afin de protéger la deuxième ville de l’Empire, Napoléon a envoyé le 5 janvier 1814 le maréchal Augereau, duc de Castiglione, afin de former une armée qui doit remonter la Saône pour venir l’aider dans ses combats cruciaux en Champagne. Après des premiers mouvements satisfaisants contre les troupes du général Bubna, qui doit même se replier sur Genève, l’Armée de Lyon, combattant à un contre trois et manquant cruellement d’équipement est contrainte de retraiter sur Lyon. En effet, pour parer à la menace, le commandant suprême des troupes Alliées, Schwarzenberg dépêche un corps commandé par le prince de Hesse-Hombourg qui descend le long de la Saône.

Pour le stopper, le 18 mars, Augereau livre bataille dans les villes d’Arnas, Saint-Georges de Reneins, au nord de Villefranche. Le rapport de force trop inégal le contraint à abandonner le terrain et à laisser les forces autrichiennes pénétrer à Villefranche, sous-préfecture du premier arrondissement du Rhône, dans l’après-midi du même jour. Au moment de l’entrée de l’avant-garde dans la ville, une balle atteint l’officier commandant la troupe, qui meurt peu après. Croyant que cette mort est due à la présence de partisans (civils ayant pris les armes), les autorités autrichiennes envisagent de faire brûler la ville et la livrer au pillage. Grâce à l'intervention du curé de la paroisse Notre-Dame des Marais, Claude Genevey, le drame est évité. Les soldats poursuivent leur progression vers le sud et bivouaquent dans la plaine d’Anse, située à une lieue. La violence que les troupes n’ont pas pu déverser sur la sous-préfecture, le sera donc sur cette petite ville de 1 130 habitants. La délibération du Conseil Municipal d’Anse en date du 12 juin 1814 décrit les événements. Il ne s’agit pas pour nous ici de raconter en détail ces jours de pillage mais de comprendre l'argumentation de cette lettre.

On constate en effet que ses auteurs tendent à présenter leur ville comme ayant souffert de l'époque révolutionnaire et que la situation actuelle résulte de l’absence de leur « gouvernement légitime et sage ». Il est en effet de bon ton de se proclamer victime de la Révolution quand on s’adresse à des princes de sang qui rentrent de vingt ans d’exil ! Ils présentent ensuite  les méfaits des troupes autrichiennes et leurs crimes dans cette ville. Nous y retrouvons les lieux communs des dégâts et violences commis par une armée en campagne à savoir : vols, pillages, incendies, viols et meurtres. Il faut également se rappeler les violents sentiments anti-autrichiens des populations de l’époque, hérités des guerres de l’Ancien Régime (Marie Antoinette en avait été une célèbre victime).

Le narré des faits insiste sur les souffrances subies par la population. La délibération du conseil municipal mentionnée ci-dessus évoque ainsi : « le viol, l’assassinat, le pillage, l’incendie, tout ce que la brutalité d’une soldatesque effrénée peut imaginer fut commis pendant trois jours et trois nuits ». Les violences furent bien réelles. En effet sur les quarante Ansois décédés entre janvier et juillet 1814, la moitié disparut au cours du mois de mars, époque de l'occupation de la ville, et quatre (dont l’ancien maire de la ville) durant la seule journée du 18 mars, jour de l’arrivée des Autrichiens, ces « scélerats monstrueux ». Le coût total de ces différentes destructions et enlèvements est évalué à plus de 400 000 francs, une somme très élevée. Or, le 29 juin 1815, en région parisienne, la ville d’Argenteuil, qui compte près de 5 000 habitants est soumise à un traitement comparable qui dure pendant une semaine et qui voit les troupes anglaises et prussiennes dévaster la ville. Le total des pertes tant en rapines que destructions est là aussi évalué à près de 400 000 francs. La ville d’Anse ne grossirerait-elle pas quelque peu les sommes ? Bien évidement, les auteurs s’en défendent (« par les etats fournis, certifiés sincères ») mais des documents retrouvés dans les archives montrent que de toute évidence la préfecture se méfie des comptes qui lui sont envoyés, signe que les communes ont tendance à déformer les chiffres. De plus, les états des réquisitions effectuées à Anse envoyés à la préfecture ne font nulle part référence à des sommes aussi élevées ! Cette exagération probable ne servirait-elle pas à émouvoir davantage les princes et obtenir plus facilement leurs faveurs ?

Le collège de notables demande donc aux princes d’obtenir pour cette commune un allègement des charges qui pèsent sur elle. Il sous-entend que leur démarche s'inscrit dans un élémentaire esprit de justice. En effet comment peut-on imposer des habitants sur des biens ou des propriétés qu’ils n’ont plus ? Par ailleurs comme dans toutes les communes rurales qui vivaient de l’exploitation agricole, la plus grande des calamités était une mauvaise récolte. Ce fut le cas cette année où la vigne n’a pas donné de fruits. Les raisons de cette catastrophe ne sont pas expliquées. Grêle ? Gelées tardives ? Champs ravagés par les Autrichiens (ce cas de figure se retrouve dans d’autres communes) ? Il faut également se rappeler que les réquisitions de denrées vont durer jusqu’en juin, ruinant encore plus la ville.

Ce type de lettre est assez fréquent dans les archives, non seulement à cause des occupations militaires de cette époque mais aussi en raison des intempéries ou des calamités agricoles. Ainsi, la commune de Jullié, dans ce même département sollicite également des dégrèvements de charges à la suite d’un orage d’une exceptionnelle violence qui a ravagé les vignes.

Le passage du duc d'Artois constituait aux yeux des notables, une chance à ne pas manquer. Ils espéraient qu’en adressant leurs pétitions à des princes, elles auraient plus de chance d’aboutir en raison la facilité évidente qu'ils auraient de faire remonter ces prières au plus haut niveau. En effet, quel meilleur moyen d’obtenir une grâce du Roi, si ce n’est en la demandant par l’intermédiaire de son frère et de son neveu ?

Bibliographie

  • Jean Guerre, Campagnes de Lyon en 1814 et 1815, ou mémoires sur les principaux événemens militaires et politiques qui se sont passés dans cette ville (Lyon: Kindelem, 1816).
  • Yves Serrand, Histoire d'Anse (Paris: Le Livre d'histoire, 2005).
  • Ronald Zins, 1814, L'armée de Lyon, ultime espoir de Napoléon (Massieux: Horace Cardon, 1998).
  • Paul Stassen, "Les prêtres de Notre-Dame des Marais. Première Partie : 1802-1883," Chronique du pays beaujolais N°18 (1994): Pages 25-31.