Chalier sera vengé ! Discours prononcé par Philippe Antoine Dorfeuille le 28 octobre 1793.

Rating: No votes.

Le 9 octobre 1793, Lyon capitulait au terme de deux mois de siège. La Convention nationale était bien décidée à châtier la ville rebelle, qui avait osé défier son autorité le 17 juillet précédent, en exécutant Joseph Chalier, le chef de file des jacobins locaux, avant de résister les armes à la main aux armées envoyées rétablir l’ordre. Pour punir les « traîtres », deux tribunaux d’exception furent mis en place : les combattants de l’armée lyonnaise étaient jugés par une « Commission de justice militaire », tandis que les membres des administrations étaient traduits devant une « Commission de justice populaire », présidée par Philippe Antoine Dorfeuille. Né en 1754, ce dernier avait commencé par exercer le métier de comédien sur les scènes provinciales. Au début de la Révolution, il s’était pris de passion pour la politique et se fit remarquer par ses vibrants discours dans les clubs des villes qu’il traversait pour les besoins de sa profession. Zélé partisan de la cause républicaine, Dorfeuille fut employé au début de l’année 1793 comme « orateur patriote » dans le Midi. Il multiplia les proclamations dans les campagnes et dans les cantonnements militaires pour galvaniser les énergies en faveur de la défense de la patrie menacée par les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur. En octobre, il fit son entrée à Lyon, rebaptisée Ville-Affranchie, dans le sillage du représentant en mission Dubois-Crancé, qui décida de placer ce militant éprouvé à la tête de l’un des deux nouveaux tribunaux d’exception. Le 12 octobre, jour de l’installation de la Commission, Dorfeuille prononça son premier discours lyonnais : « [Ce tribunal] est révolutionnaire, nous ne l’oublierons pas ; c’est-à-dire que les formes en seront bannies et que les faits seuls seront pesés. La rapidité des jugements rendra notre responsabilité la plus terrible ». Le 28 octobre, les représentants en mission lui demandèrent de haranguer les militants jacobins lyonnais sur la place de la Liberté, nouveau nom de la place des Terreaux. Pour justifier la répression qui commençait à s’abattre sur la ville, Dorfeuille décida de prononcer un éloge funèbre de Chalier, qu’il livra ensuite à l’impression pour être diffusé dans tout le département.

 

Afin de mieux souligner l’horreur du crime perpétré par les « rebelles », Dorfeuille s’employait à exalter les vertus du « martyr » Chalier, dont il lut le testament, reproduit ici en intégralité. Dans ce texte écrit en prison la veille de sa mort, Chalier faisait preuve du plus parfait stoïcisme. Sur l’échafaud, il trouva encore la force de prononcer des dernières paroles édifiantes. Dorfeuille mettait en scène un homme humilié par ses bourreaux, mais qui avait su rester digne : son supplice se transfigurait en « apothéose » par l’effet de la haine de ses ennemis. Il prenait même une dimension christique, à une époque où les militants révolutionnaires anticléricaux, à l’instar de Dorfeuille, faisaient souvent référence au modèle du « sans-culotte Jésus », un brave patriote galiléen, abusivement divinisé, selon eux, par une secte de charlatans qui avait travesti son message pour mieux égarer le peuple. Par ailleurs, les dernières paroles de pardon couvertes par le roulement de tambours faisaient écho aux récits des derniers instants de Louis XVI, circulant à la même époque chez les royalistes émigrés. Peut-être Dorfeuille voulait-il proposer ici un contre-modèle au « roi martyr », « l’innocent » Chalier étant beaucoup plus à plaindre que le « coupable » Louis XVI. Ce qui était aussi une façon de dénoncer le sacrilège commis par les Lyonnais en utilisant la guillotine, l’instrument par excellence de la justice nationale, pour « assassiner » un véritable ami du peuple.

Comme dans beaucoup d’autres textes diffusés à la même période, Dorfeuille s’inspirait du modèle de la sainteté chrétienne pour mieux exalter les vertus de Chalier. Lorsque ce dernier fut mis à mort le 17 juillet 1793, le bourreau avait mal assemblé la guillotine dont il se servait pour la première fois. Les montants n’étaient pas parallèles et le couteau ne put achever sa course jusqu’au bout. Il fallut s’y reprendre à plusieurs reprises pour décapiter Chalier. Dorfeuille décida de magnifier cette histoire macabre : insensible à la douleur, Chalier aurait continué d’interpeller les Lyonnais jusqu’à ce que sa tête se détachât complètement. La résistance corporelle du martyr témoignait de la justesse de sa cause. Comment ne pas penser ici à saint Denis, ramassant sa tête sous le regard étonné de ses bourreaux. Rappelons également que cette justification par l’insensibilité corporelle était au cœur du discours de la vérité développé par les jansénistes convulsionnaires du XVIIIe siècle qui se complaisaient à décrire en détail les « secours » violents administrés à leurs prophétesses. De même, par la force de ses convictions, le bon républicain restait insensible à la douleur, tel Socrate buvant sa ciguë ou Brutus ordonnant la mise à mort de ses fils.

Si Dorfeuille glorifiait le stoïcisme de Chalier, c’était pour mieux dénoncer en contrepoint la lâcheté et la scélératesse de ses bourreaux. La cause de la rébellion était à rechercher selon lui dans les mœurs dégradées des Lyonnais, corrompus par les bénéfices du commerce de la soie. Il fallait purger la « Sodome nouvelle » de ses vices : les bons patriotes devaient renoncer au luxe inutile et mettre leurs bras au service de l’effort de guerre, tandis que les « rebelles » seraient impitoyablement éliminés. Dorfeuille employait à leur égard les termes utilisés habituellement dans les discours d’exclusion sous la Terreur (« scélérats », « monstres », « brigands »). Méritant d’être retranchés du corps social, ils ne devaient trouver aucune grâce aux yeux de la justice nationale. Dorfeuille justifiait ainsi la répression qui avait commencé à s’abattre sur la ville, quelques jours avant qu’il ne prononçât lui-même ses premières condamnations à mort en tant que président de la Commission de justice populaire.

Pour épurer la société lyonnaise de ses éléments corrupteurs, Dorfeuille entendait mobiliser le « bon » peuple de Lyon. Il s’adressait ici aux sans-culottes, membres du club des Jacobins et des comités de surveillance, qui avaient reçu pour mission de débusquer les contre-révolutionnaires cachés dans la ville. Afin de ranimer le zèle de ses auditeurs, Dorfeuille souhaitait faire couler leurs larmes au récit des derniers moments de Chalier (« pleurons, pleurons tous et que nos larmes soient aujourd’hui notre seule éloquence »). Car la Terreur était avant tout une émotion : le vrai patriote ne pouvait qu’être ému face au spectacle de la misère sociale et de la violence contre-révolutionnaire. Propre à souder la communauté républicaine, cette effusion lacrymale devait se traduire en retour par une volonté inébranlable de châtier les coupables et d’œuvrer activement au relèvement de la patrie. L’invocation déiste du deuxième paragraphe plaçait cette salutaire entreprise de régénération sous les auspices de l’Être suprême, impassible divinité à laquelle Dorfeuille réservait l’hommage d’un holocauste purificateur.

 

« La République entière a crié vengeance ; Chalier, nous te la devons, Chalier tu l’obtiendras ». Dorfeuille tint promesse : 1 865 personnes furent exécutées à Lyon entre octobre 1793 et mai 1794, dont 113 sur son ordre direct. Victime à son tour de la vengeance de ses adversaires politiques, il fut sommairement abattu pendant la Terreur blanche, au cours des massacres des prisons du 4 mai 1795.

Bibliographie

  • CHOPELIN, Paul, Ville patriote et ville martyre. Lyon, l'Eglise et la Révolution (1788-1805) (Paris: Letouzey & Ané, 2010), 463 p.
  • EYNARD, Georges, Joseph Chalier. Bourreau ou martyr ? (1747-1793) (Lyon: Editions lyonnaises d'art et d'histoire, 1987), 220 p.
  • BOURDIN, Philippe, "Les tribulations patriotiques d’un missionnaire jacobin, Philippe-Antoine Dorfeuille," Cahiers d'histoire LXII (1997): p. 217-263.
  • BOURDIN, Philippe, "Artistes et missions patriotiques en Rhône-et-Loire (1793-1794)," in Les arts de la scène et la Révolution française, ed. BOURDIN, Philippe et LOUBINOUX, Gérard (Clermont-Ferrand: Presses universitaires Blase Pascal, 2004), p. 131-162.