La municipalité communiste de Villeurbanne réagit à la Guerre d’Espagne

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Le soulèvement nationaliste du 18 juillet 1936 entraine, en Espagne, une guerre civile meurtrière. Celle-ci marque l’opinion publique internationale. Léon Blum décide de répondre favorablement à la demande de soutien des Républicains espagnols, opposés aux Nationalistes, mais il doit revenir sur cette décision en raison de l’opposition de la droite et de plusieurs hommes politiques importants. La France n’intervient pas, mais la cause des Républicains espagnols est défendue de manière récurrente dans la presse, notamment de gauche. C’est aussi le cas à Villeurbanne, tel qu’en témoigne l’article du 24 octobre 1936 qui parait dans La Voix du Peuple. Il est titré : « Au secours du peuple espagnol ».

Ce document est un extrait des délibérations du conseil municipal de Villeurbanne, qui date du 26 octobre 1936. Le conseil municipal a débattu à propos d’une aide à accorder au « Comité de l’aide aux enfants, femmes et blessés du Peuple espagnol ». Il s’agit d’un comité, mis en place sous l’égide du Comité de Rassemblement Populaire de Villeurbanne ; qui est aussi à l’origine du Comité de Défense du Peuple Espagnol. Il est intéressant d’observer que le Comité d’accueil aux enfants d’Espagne, initiative nationale de la CGT présidé par Léon Jouhaux et Victor Basch, n’a été crée qu’en novembre 1936. Le rapporteur de ce texte se nomme Jean Gelet. Cet élu communiste de la Mairie de Villeurbanne se montrait alors extrêmement actif en ce qui concerne les questions sociales. Même si on dispose de peu d’informations biographiques à son sujet, il est décrit dans un article de La Voix du Peuple du 12 décembre 1936 comme étant « adjoint au maire aux fêtes et loisirs ». Il signe plusieurs articles dans ce journal entre 1936 et 1937, ayant notamment pour titre : « Où en est le chômage dans la ville pauvre ? Notre camarade Gelet nous parle des efforts de la municipalité pour soulager la misère des sans-travail ». Jean Gelet prend aussi la défense de la politique de loisir municipale, dans un article de Lyon Républicain parut le 24 septembre 1936. C’est, de fait, une personnalité municipale active et importante qui rapporte ce texte au conseil.

Pour comprendre cette prise position de position des édiles de Villeurbanne, il faut replacer ce document dans un contexte global et local. On peut, en effet, s’interroger sur l’intérêt pour cette municipalité de prendre cette disposition, et sur son impact réel. La guerre civile en Espagne a eu des répercussions dans toute l’Europe, beaucoup de personnes étrangères s’engageaient dans ce conflit, notamment pour venir en aide aux républicains. En ce qui concerne Villeurbanne, la municipalité que représentent ce conseil est communiste. Le maire, Camille Joly, a été élu en 1935. Il succède au socialiste Lazare Goujon, qui avait occupé cette fonction durant onze ans. C’est lui qui avait initié les grands travaux, dont le quartier Gratte Ciel. D’après Bernard Meuret, c’est en raison de cette politique coûteuse qu’il est battu par les communistes aux élections municipales de 1935. Les crises du début des années 1930 et de 1936 ont frappé la ville violemment. Cette conjoncture permet aux communistes d’être élus à la mairie, mais –comme le souligne Marc Bonneville –ils prennent la direction d’une ville à la situation financière extrêmement précaire. C’est d’ailleurs souligné dans ce document par la formule : « bien que la situation des finances communales ne soit pas satisfaisante ».

Par conséquent, cette décision s’avère révélatrice et intéressante pour comprendre la vie politique de cet espace avant la Seconde Guerre mondiale. Les élus prennent ici une décision symbolique. Malgré les difficultés financières de la ville, ils choisissent de venir en aide aux Espagnols touchés par la guerre civile. Il s’agissait, alors, d’une logique internationale, dans la continuité de la pensée communiste prônée par l’URSS. Camille Joly et ses adjoints voulaient participer au mouvement général initié par Moscou. Ce dont peut témoigner l’utilisation du terme « camarade ». Deux voyages dans la capitale soviétique furent, d’ailleurs, organisés pendant le mandat du maire. Cette décision s’explique aussi par l’importance que prenait la question espagnole à Villeurbanne. Entre septembre 1936 et août 1937, de nombreux articles de presse, principalement dans La Voix du peuple, décrivaient la guerre et l’engagement des citoyens villeurbannais. Deux jours avant ce conseil municipal, le journal racontait que « les syndiqués de l’usine Fibre et Méca » décidaient « de verser une heure de salaire pour les Républicains espagnols ». Cette usine de construction électrique, construite au début du XXe siècle selon Marc Bonneville, avait un syndicat particulièrement actif dans la vie communale.

Il faut, cependant, relativiser cette vision de solidarité internationale. La somme promise par le conseil municipal n’est pas très importante. Les 500 francs, extraits du « Budget pour dépenses imprévues »,  ne représentent pas beaucoup à l’époque.  Il s’agissait donc, avant tout, d’une action symbolique. D’un point de vue politique, elle mettait Villeurbanne et ses édiles au premier rang de la contestation contre les nationalistes espagnols ; d’un point de vue pratique, elle permettait de montrer aux syndicalistes de la ville le soutient réel de la municipalité envers cette cause.

 

Enfin, pour conclure, il faut signaler qu’entre 1936 et 1938, le conseil municipal de Villeurbanne évoque trois fois la guerre d’Espagne. Le conseil déclare ses « vœux en faveur de l’Espagne républicaine » en 1936 et le 29 mars 1938, et déplore la violence subie par les « malheureuses populations civiles »en Espagne. Mais aucune somme d’argent n’est à nouveau donnée pour venir en aide aux réfugiés et aux blessés républicains. Pour nuancer cette conception de l’action municipale, il faut signaler la mise en place de plusieurs évènements culturels, comme un meeting regroupant des récits des évènements de la guerre d’Espagne dès août 1936, où se rendent « une foule imposante de Villeurbannais, des familles espagnoles enthousiastes, mêlées fraternellement aux ouvriers », selon le journaliste de La Voix du Peuple du 1er août 1936.

 

 

Bibliographie

  • "Lyon Républicain," 24 septembre 1936 Lyon, 4.
  • "La Voix du Peuple," 12 décembre 1936 Villeeurbanne, 2-3.
  • "La Voix du Peuple," 24 octobre 1936 Villeurbanne, 3.
  • Pierre Vilar, Histoire de l’Espagne (Paris: Presses universitaires de France, 1994).
  • Émile Temime; Albert Broder; Gérard Chastagnaret, Histoire de l'Espagne contemporaine (Paris: Aubier Montaigne, 1979).
  • Marc Bonneville, Villeurbanne : naissance et métamorphose d'une banlieue ouvrière processus et formes d'urbanisation (Lyon: Presses Universitaires de Lyon, 1978).
  • Bernard Meuret, Le Socialisme municipal. Villeurbanne, 1880-1982: une histoire d'une différenciation (Lyon: Presses Universitaires de Lyon, 1982).