La sortie de l'armée lyonnaise, 9 octobre 1793

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A la fin du mois de septembre 1793, les Lyonnais, soulevés contre la Convention depuis près de trois mois, étaient dans une position critique. Les troupes assiégeant leur ville grossissaient chaque jour. Ainsi, le 23 septembre, les représentants en mission, Couthon et Châteauneuf-Randon, reçurent le soutien de près de 27 000 hommes arrivant du Puy de Dôme. La ville se trouvait donc encerclée par près de 60 000 hommes ; les liaisons avec le Forez voisin étaient coupées. Les combats atteignirent leur paroxysme dans la journée du 29 septembre, durant laquelle les troupes de la Convention attaquèrent le périmètre fortifié en plusieurs points. Les Lyonnais repoussèrent les attaques menées contre La Mulatière, Perrache et les Brotteaux, mais au prix de pertes sévères. Ce succès en demi-teinte ne permit pas à l’état-major lyonnais d’envisager raisonnablement une prolongation de la résistance derrière les fortifications de la ville. C’est dans ce contexte que s’insère le document. Rédigé par le général royaliste Précy et envoyé aux officiers commandant les redoutes, il prévoit une sortie hors des murs de la ville pour la nuit du 8 au 9 octobre. Nous connaissons la version envoyée au chevalier Henri-Isidore de Melon, plus connu dans les rangs lyonnais comme « le général Arnaud ».

Cette volonté de sortir de Lyon s’expliquait en premier lieu par la situation matérielle à laquelle faisaient face les Lyonnais. Les bombardements effectués chaque nuit par les assiégeants avaient causé de sérieux dommages. Un incendie avait complètement ravagé l’Arsenal, empêchant toute production d’armes à destination de l’armée départementale lyonnaise. Dans le même temps, le manque de vivres était critique. Il n’était plus envisageable de faire rentrer, comme en août, des vivres dans la ville. L’encerclement était en effet total depuis le 16 septembre. De plus, les hauteurs de Sainte-Foy, dédiées à l’activité agricole, étaient tombées aux mains des troupes de la Convention au cours des combats du 29 septembre. Seuls les soldats recevaient désormais une ration de pain ; la viande des chevaux tués lors des combats du 29 se vendait au plus haut prix. Quant aux autorités municipales, elles hésitaient sur les mesures à prendre. Le 2 octobre, elles envisagèrent la reprise des visites domiciliaires afin de trouver des denrées, mais également une sortie du petit peuple hors de la ville. Aucune de ces propositions ne fut finalement mise en application.

Cette conjoncture difficile influait fortement sur le moral de l’armée lyonnaise. Composée de quelques milliers de citoyens armés pour la défense de leur ville, elle n’avait ni l’endurance, ni la discipline d’une armée de métier. L’encadrement de cette petite force départementale était pourtant de qualité ; il était majoritairement composé d’officiers ayant servi dans l’armée royale avant 1789. Souvent d’obédience royaliste, ces derniers désiraient la poursuite de la lutte. Mais la troupe, réduite à une quasi-famine, n’était pas prête à les suivre. Entre le 2 et le 7 octobre, les désertions se multiplièrent, majoritairement parmi la troupe, qui, de surcroît, ne recevait plus sa solde. Les fortifications de Lyon furent néanmoins gardées jusqu’au 8 octobre par des effectifs largement réduits.

La famine qui menaçait la ville à brève échéance, tout autant que la lassitude au sein de l’armée, expliquaient les appels à la reddition formulés au sein des assemblées de diverses sections. Le 8 octobre, ces dernières furent autorisées à se réunir à la Loge du Change pour discuter de la conduite à tenir. Au cours de cette journée, elles engagèrent les négociations avec les représentants en mission attachés à l’armée des Alpes. De son côté, Précy, commandant l’armée assiégée, ne pouvait se résoudre à une reddition, perçue comme déshonorante. Divers plans, visant à sortir de la ville, avaient été conçus au cours du siège. Les concepteurs desdits plans – Précy, mais également Virieu – avaient envisagé de se replier en direction des monts du Forez ou de la Suisse. Toutefois, ces plans ne furent pas mis à exécution avant le début d’octobre, Précy craignant que la nouvelle de l’abandon des fortifications ne soit connue avant que l’armée lyonnaise ne puisse sortir hors des murs de la ville. Quoi qu’il en soit, cette sortie avait toutefois été anticipée. Les agents de Précy parvinrent ainsi à faire croire à Couthon que la sortie était programmée pour la nuit du 2 au 3 octobre. Les nuits précédant la sortie, Précy donna également l’ordre de battre « la générale » afin de tromper l’armée assiégeante sur ses véritables intentions.

Dans sa lettre à « Arnaud », Précy donne trois informations principales. Il lui recommande en premier lieu d’éviter les fraternisations. Des événements semblables avaient en effet eu lieu dans les jours précédant la sortie, introduisant une confusion certaine. Il recommande également le plus grand secret quant aux préparatifs de la sortie. Par ailleurs, Précy n’est en effet pas sûr de pouvoir compter sur l’ensemble des postes, d’autant que certains sont affectés par des désertions massives depuis le 6. Il s’agit donc de réunir les hommes les plus fidèles, déterminés à prendre part à la sortie. Dans ses Souvenirs, le commandant du secteur de Vaise, la Chapelle, raconte ainsi que dans la soirée du 8, il prévint les Lyonnais sur lesquels il comptait, de l’imminence de la sortie. Enfin, le général en chef des Lyonnais indique Vaise comme lieu de concentration des troupes. Même si des ordres furent effectivement donnés, ils ne furent connus que tardivement par certains commandants de poste. La réunion des troupes se fit donc dans une certaine confusion au bois de la Claire, qui faisait partie du secteur fortifié. Selon la Chapelle, les troupes commandées par Précy arrivèrent à l’aube, tandis que l’arrière-garde, commandée par le comte de Virieu, ne se réunit au corps principal que vers sept heures du matin. Accompagnés de nombreuses femmes, mais aussi d’enfants, les 1200 hommes réunis pour la sortie se mirent en route sous le feu des assiégeants. La route de la Suisse lui étant coupée, Précy choisit de faire retraite en direction du Forez, où il comptait, comme il l’affirma plus tard, sur le relief pour échapper aux troupes lancées à sa poursuite. La retraite de l’armée lyonnaise se transforma bien vite en déroute, et bon nombre des hommes qui sortirent de la ville le 9 octobre furent tués en chemin ou exécutés à Lyon dans les deux mois suivants.

Malgré sa brièveté, ce document est néanmoins intéressant puisqu’il est la seule pièce conservée détaillant les consignes de Précy en vue de la sortie. Les sources archivistiques sont autrement plus abondantes pour ce qui a trait au déroulement de la sortie, bien qu’elles émanent très majoritairement des Républicains. Par ailleurs, un tel document donne un aperçu de l’improvisation qui présida à l’action des Lyonnais. Il est également révélateur du secret qui dut nécessairement entourer l’action des royalistes présents à Lyon jusqu’à la toute fin du siège.

 

*Cette lettre a été rédigée selon toute vraisemblance à l'Hôtel de Ville et elle évoque le faubourg de Vaise

** La dernière ligne du document n'est vraisemblablement pas de la main de Précy mais il n'a pas été possible d'itentifier l'auteur.

Bibliographie

  • La Chapelle, Edmé de, Souvenirs d'Edmé de la Chapelle de Béarnès (Paris: Plon, 1913), 213.
  • Chopelin, Paul, Couriol, Etienne, "La sortie de l'armée lyonnaise (9-11 octobre 1793)," Bulletin de la Société historique, archéologique et littéraire de Lyon 36 (2011): 303-332.
  • Bittard des Portes, René, Contre la Terreur : L'insurrection de Lyon en 1793. Le siège. L'expédition du Forez, d'après des documents inédits (Paris: Emile-Paul, 1906), 586.