Une tentative de lutte contre l'agiotage sous le Directoire : la fermeture de la Bourse de Paris

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Décidée par un arrêté du Directoire exécutif du 20 frimaire an IV (11 décembre 1795) et mise en application le 23, la fermeture de la Bourse de Paris était dirigée contre l’agiotage, « ce chancre rongeur » des finances de la République. Les 23 et 24 frimaire, Houdeyer, un des trois commissaires du Bureau central du canton de Paris, écrivit aux commissaires de la section de la Butte-des-Moulins pour les inciter à traquer les agioteurs partout où ils pourraient se réfugier, notamment au Palais-Egalité (l’ancien Palais-Royal), dont les jardins, les galeries de bois et les cafés étaient considérés comme des repaires du vice.

Installée depuis 1724 à l’Hôtel de Nevers (entre la rue Vivienne et la rue de Richelieu), la Bourse de Paris fut fermée une première fois par décret le 27 juin 1793. Sa réouverture ne fut autorisée par la Convention que le 1er prairial an III (20 mai 1795), dans un nouveau lieu, le rez-de-chaussée du Louvre. Deux décrets datés des 20 et 28 vendémiaire an IV (12 et 20 octobre 1795) instituaient une police de la Bourse destinée à lutter contre la spéculation frauduleuse[1]. Cette réglementation parut rapidement insuffisante si bien que le Directoire décida à nouveau de fermer la Bourse.

François Hincker estime que pour démêler « l’apparent chaos » de la politiques financière et monétaire des gouvernements révolutionnaires, il faut comprendre « qu’elle est surdéterminée par les enjeux politiques tout court du moment »[2]. La question du contrôle de la Bourse témoigne parfaitement de cette imbrication entre l’économique et le politique.

L’hiver 1795-1796 vit culminer une crise aux aspects multiples : hyperinflation[3], dépréciation continue de l’assignat[4], endettement accru par le poids des dépenses de guerre, disette, etc. Le Directoire se retrouvait dans l’obligation de prendre des mesures pour éviter que Paris ne fût à nouveau le théâtre d’émeutes. Or, au lieu de remettre en cause l’assignat, le Directoire en poursuivit l’émission massive, ce qui accéléra encore davantage sa dépréciation. François Hincker souligne le fait que l’abandon de l’assignat était inenvisageable pour des raisons politiques, du fait de la « consubstantialité entre Révolution et papier-monnaie » : dans la mesure où les assignats sont indexés sur les biens nationaux, « en douter revenait à douter de la valeur du “domaine national”, de la légitimité de l’œuvre révolutionnaire par excellence »[5]. Dès lors, ne pouvant remettre en cause le fondement du système, les régimes révolutionnaires successifs se concentraient sur la traque de ceux qui étaient accusés de le corrompre. C’est ainsi qu’il faut comprendre la suspicion qui entourait les opérations de spéculation boursière.

Sous l’Ancien Régime, le thème récurrent du « complot de famine » entretenait l’idée que les circuits d’approvisionnement étaient aux mains d’une poignée d’agents (marchands, spéculateurs ou officiers royaux) prêts à affamer le peuple pour s’enrichir[6]. Sous la Révolution, cette peur sociale face à l’action occulte des accapareurs et des agioteurs spéculant sur les denrées de première nécessité se doublait de la condamnation politique de ceux qui misaient sur la baisse des assignats et sur le différentiel entre la livre métallique et la livre papier. La lettre du 24 sous-entend que ces agioteurs ne pouvaient être qu’à la solde des « ennemis de la République ». Contre-révolutionnaire par essence, l’agiotage apparaissait donc autant comme un crime politique que comme un crime économique.

L’arsenal répressif n’a cessé d’évoluer entre 1793 et 1795. Dernier en date, le décret du 13 fructidor an III (30 août 1795), interdisait la vente d’or et d’argent en dehors des bourses de commerce. Le contrevenant s’exposait à deux années de détention, à être exhibé en public avec sur la poitrine un écriteau portant le mot « agioteur » et à voir ses biens confisqués.

L’efficacité de la répression paraissait incertaine. Les rapports des commissaires de police consignaient les plaintes de l’« esprit public » envers les députés et les policiers, accusés d’incompétence voire de compromission, tandis que les moralistes dénonçaient la parade scandaleuse des agioteurs enrichis dans un Paris en proie à la misère.

La Bourse fermée, les agioteurs se répandaient ailleurs. En creux, les lettres du Bureau central reconnaissaient que la fermeture ne changeait rien et que l’agiotage mettait la police face à un problème insoluble. La répression cherchait avant tout à circonscrire spatialement l’agiotage : le palais ci-devant royal élevé au rang de repaire, il suffisait, dans l’esprit des autorités, de cerner cafés, cabarets et jardins pour arrêter tous les agioteurs présents. Logique sur le papier, cette méthode se révélait intenable sur le terrain : improvisées ou éventées, les descentes échouaient la plupart du temps à établir le flagrant délit. La police pouvait alors décider de procéder à l’arrestation arbitraire de toutes les personnes présentes sur le lieu cerné, mais les « suspects » ainsi cueillis étaient bien souvent relâchés quelques heures plus tard.

Derrière le thème de l’agiotage sans cesse renaissant se cache l’incapacité de la police à saisir les opérations économiques. Paolo Napoli estime qu’au XVIIIe siècle, la police ne pense pas le marché comme un principe d’échange, mais comme une réalité empirique qu’il s’agit d’insérer « organiquement dans le paysage habité comme portion de territoire à administrer »[7]. Le même constat vaut pour la Bourse : considérer que sa clôture pourrait mettre un terme à la fièvre spéculative revient à estimer que le principe d’échange est dépendant du lieu qui l’abrite. Or, la police se retrouvait confrontée à un trafic largement dématérialisé[8], qui pouvait se faire à la dérobée sur le perron du Palais-Egalité, à la table d’un café ou dans la file d’attente d’un théâtre.

Preuve de cette impuissance, les arrestations se multiplièrent dans les jours qui suivirent, mais les rapports continuaient de constater l’éternel retour des agioteurs. La Bourse de Paris rouvrit ses portes le 22 nivôse an IV (12 janvier 1796), dans la ci-devant église des Petits-Pères, place des Victoires. Plus que ce nouveau déménagement ou le zèle de la police, ce fut la réforme du système monétaire, avec le remplacement progressif du papier-monnaie par le numéraire métallique à partir de l’été 1796, qui allait permettre d’extirper le « chancre rongeur », ou tout du moins d’en calmer temporairement l’ardeur puisque dans l’imaginaire du XIXe siècle, la Bourse de Paris restait le temple de l’agiotage.

 

[1] Les opérations à terme, assimilées à de l’agiotage, sont particulièrement visées.

[2] Hincker François, « Les débats financiers sous le Premier Directoire » in Bourdin Philippe & Gainot Bernard (éds.), La République directoriale, volume 2, Clermont-Ferrand, Société des Etudes robespierristes, Paris, 1998, p. 693.

[3] Les prix furent multipliés par cinq entre octobre 1795 et février 1796.

[4] En mai 1795, l’assignat a perdu 98% de sa valeur d’émission, 100 livres d’assignat ne valent plus que 2 livres métalliques.

[5]  Hincker François, art. cit., p. 698.

[6] Kaplan Steven L., Le Complot de famine : histoire d’une rumeur au XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1982.

[7] Napoli Paolo, Naissance de la police moderne. Pouvoir, normes, société, Paris, La Découverte, 2003, p. 78.

[8] Les marchés à terme dits « fictifs » sont des jeux à la hausse ou à la baisse dans lesquels aucune marchandise n’est échangée.

Bibliographie

  • AULARD Alphonse, Paris pendant la Réaction thermidorienne et sous le Directoire. Recueil de documents pour l’histoire de l’esprit public à Paris, 5 vol. (Paris: Léopold Cerf, 1898-1902).
  • NAPOLI Paolo, Naissance de la police moderne. Pouvoir, normes, société (Paris: La Découverte, 2003).
  • DUVERGIER Jean-Baptiste, Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements, avis du Conseil d’État, 158 vol. (sur la période concernée, se reporter particulièrement aux volumes 5 à 9) (Paris: Guyot et Scribe, 1824-1949).
  • THIEVAUD Jean-Marie, "La Bourse de Paris et les compagnies financières entre marché primaire et marché à terme au XVIIIe siècle (1695-1794)," Revue d'économie financière n°47 (1998): pp. 21-46.
  • BOURDIN Philippe et GAINOT Bernard (dir.), La République directoriale, 2 vol. (Clermont-Ferrand: Société des études robespierristes, 1998).
  • CROUZET François, La Grande Inflation. La monnaie en France de Louis XVI à Napoléon (Paris: Fayard, 1993).
  • KAPLAN Steven L., Le Complot de famine : histoire d’une rumeur au XVIIIe siècle (Paris: Armand Colin, 1982).