Des fleurs à Nice : Robert de Souza, entre le souci du local et les vastes enjeux de la planification urbaine

Rating: 5 (2 votes)

Robert de Souza (1864-1946), qui partage son existence entre Paris et Nice, entre la poésie symboliste des années 1880 et les premiers pas de l'urbanisme au début du XXe siècle, est avant tout un esthète. D’abord théoricien du mouvement symboliste, il investit à la fin du XIXe siècle toute la puissance de sa curiosité et de sa sensibilité dans un mouvement qui se met en forme au cœur de la « nébuleuse des réformateurs »  parisiens : la naissance de l'urbanisme. Entre 1921 et 1923, il publie, dans L’Eclaireur de Nice, une série de vingt-huit articles sur Nice et ses Jardins ; son projet – mettre en place des « Floralies niçoises » - s’inscrit alors dans la droite ligne du souci de l’aménagement de la ville et plus particulièrement de ses espaces libres qui prend toute son ampleur au tournant du siècle. L’article ici présenté est le dernier d’une longue série : ses conclusions apparaissent alors comme un véritable prisme, au travers duquel on peut observer les caractéristiques d’une nouvelle pensée de la ville qui émerge dans les premières décennies du XXe siècle, teintée ici des accents d’une sensibilité toute personnelle.

Dans les années 1880, la réflexion sur les conséquences sociales de la révolution industrielle s’organise au sein du Musée Social, fondé en 1894 par le Comte de Chambrun. A la jonction entre la sphère privée et la sphère publique, cet espace parapolitique, caractérisé par la grande diversité de ses membres et la perméabilité des réseaux qu’il met en contact, élabore les outils conceptuels qui guident et encadrent la nouvelle pensée de la ville. Robert de Souza, qui participe à la vie des séances de la Section d’Hygiène Urbaine et Rurale de 1908 à la fin des années 1930, reprend ici les grands principes qu’elle formule et les transpose à l’espace niçois. Les grands cadres posés par la Loi Cornudet à partir de 1919, laquelle impose la mise en place de plans « d’aménagement, d’embellissement et d’extension » aux villes de plus de 10 000 habitants, légitiment ici le souci de rationaliser la présentation des productions florales et, plus largement, celui de « l’esthétique urbaine ».

C’est plus particulièrement la question des espaces libres – laquelle constitue le socle de la Section d’Hygiène Urbaine et Rurale au Musée Social – qui préoccupe ici le réformateur. Membre de la Société pour la Protection des Paysages, Robert de Souza formule déjà les grands axes de ses projets niçois dans son ouvrage majeur, Nice, capitale d’hiver, publié en 1913. Mais si l’étude consacre deux chapitres à la question, c’est véritablement dans la série d’articles ici présentée que de Souza donne toute son ampleur au sujet. Du modèle de Bagatelle qu’il mentionne explicitement, il reprend l’idée d’une exploitation réussie des potentialités à la fois esthétiques et économiques d’un espace libre. Engagé dès 1903 dans une véritable campagne médiatique pour soutenir le rachat par la Ville du Parc de Bagatelle et s’opposer au morcellement du Bois de Boulogne que provoquerait la vente du domaine, il prône une politique d’extension urbaine qui intègre l’espace libre, dans le cadre d’une nouvelle science urbaniste supposée contrer l’inquiétante progression des villes tentaculaires.

Du Musée Social, Robert de Souza ne reprend pas seulement les concepts, mais aussi les méthodes. Le recours systématique à l’enquête sociale et à la mission d’étude, comme préalables à l’action, sont ici au cœur des moyens qu’il déploie pour faire fleurir la ville de Nice. La série d’articles qu’il publie est ainsi ponctuée des correspondances qu’il entretient avec ses collègues du Musée Social comme avec un certain nombre d'élus, de professionnels ou de scientifiques niçois : parmi les 30 correspondants dont il retranscrit les avis sont mobilisés professionnels de l’horticulture, architectes paysagistes, amateurs éclairés ou politiques – comme Louis Gassin, Vice-Président du Conseil Général. Jouant des possibles de ses réseaux niçois et parisiens, de Souza accorde une attention toute particulière à l’avis de Jean-Claude Nicolas Forestier dont la polyvalence – en tant que fonctionnaire, botaniste et architecte – vient soutenir l’ampleur de vue qu’il veut donner à son projet.

Afin de mettre en œuvre une collaboration interprofessionnelle dont le modèle lui vient de la Section d'Hygiène Urbaine et Rurale, ou encore des nombreuses commissions parisiennes dans lesquelles il s'investit, Robert de Souza tâche d’impliquer une multitude d’acteurs complémentaires. Son enquête n’est pas neutre : s’il s’agit pour lui de convaincre les élus d’acquérir les terrains laissés libres de Nice, pour réserver à la ville les espaces nécessaires à sa bonne tenue d’un point de vue à la fois hygiéniste et esthétique, il ne manque pas d’associer instances publiques et associations professionnelles dans un pragmatisme visant à la réalisation concrète de ses projets.

Au-delà de la prégnance du modèle du Musée Social dont il témoigne, l’article est aussi le résultat d’une nouvelle acception de la notion de patrimoine, ici marquée du sceau d’une sensibilité toute personnelle. La valorisation des beautés et des richesses culturelles locales, que J.-F. Sirinelli et J.-P. Rioux appellent le « réveil des provinces du jardin de la France », sous-tend ici le vif intérêt que Robert de Souza porte à la côte niçoise. Le souci du développement touristique, s’il est ici posé en argument de premier rang, s’inscrit alors dans une perspective plus large : en voulant faire fleurir la ville de Nice, le réformateur tâche de donner toute son ampleur à la beauté d’un patrimoine paysager local, à l’heure où ces notions entrent de plus en plus en résonnance avec les sensibilités du temps.

En définitive, c’est bien l’image d’une ville idéale que Robert de Souza définit, en creux, dans son projet. Participant de l’idée de « paysage urbain » qui émerge dans la lignée des poèmes de Baudelaire, des grandes descriptions hugoliennes et des eaux-fortes d’un Meryon, de Souza pense la ville de Nice en terme d’atmosphère : le souci du local se veut le rempart contre l’uniformisation des villes due à la généralisation des progrès techniques. La ville de Robert de Souza est avant tout définie en terme de personnalité, dans la veine de l’urbanisme culturaliste mis en forme, à grands traits, par Camillo Sitte[1] : de son histoire et de son ancrage territorial, la ville tire une physionomie et une atmosphère qui lui sont propres, qu’il convient de conserver contre les ambitions uniformisantes du modernisme naissant. Le motif des fleurs à Nice, s’il est l’objet d’un souci exacerbé, relève en définitive d’une pensée plus large de la ville comme totalité historique, physique et humaine qui, sous la plume de Robert de Souza, est comprise comme une véritable œuvre d’art. En récupérant les outils et concepts de l’urbanisme comme discipline, en mobilisant les réseaux professionnels au sein desquels il gravite en tant qu’amateur éclairé, Robert de Souza n’en reste pas moins attaché à une poésie de l’urbain qui sous-tend, en définitive, l’ensemble de ses engagements.

La localisation a été faite au siège de L’Eclaireur de Nice, 21 avenue de la Victoire (avenue Jean Médecin depuis 1966)

 

[1] SITTE Camillo, L’art de bâtir les villes, Paris, H. Laurens, 1902, (Edition originale : 1889).

Bibliographie

  • Robert DE SOUZA, Nice, capitale d’hiver, regards sur l’urbanisme niçois 1860-1914 (Nice: Serre, 2001 (édition originale : 1913)), 227.
  • Françoise CHOAY, L’urbanisme, utopies et réalités : une anthologie (Paris: Editions du Seuil, 1965), 447.
  • Janet HORNE, Le Musée social : Aux origines de l'État providence (Paris: Belin, 2004), 384.
  • Jean-Luc PINOL, Histoire de l’Europe urbaine, T.2 « De l’Ancien Régime à nos jours, expansion et limite d’un modèle » (Paris: Editions du Seuil, 2003), 889.
  • Jean-Pierre RIOUX, Jean-François SIRINELLI, Le temps des masses, le vingtième siècle. Histoire culturelle de la France, t.4 (Paris: Editions du Seuil, 2005 (édition originale : 1998)), 505.
  • Christian TOPALOV, Laboratoires du nouveau siècle, la nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914 (Paris: Editions de l'EHESS, 1999), 574.
  • Coline Zellal, "Le beau tentaculaire. Robert de Souza, poète urbaniste, urbaniste-poète." (M2, ENS de Lyon, 2012), 204.