L'ESSANA, une association d'alphabétisation en direction des Algériennes et des Algériens, 1954-1971

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Le document est un compte-rendu d'une réunion des membres de l'association ESSANA, Etudes sociales et services d'accueil Nord-africains, tenue le 6 novembre 1961, au siège social de l'association, 16 rue du Plat, à Lyon dans le 2e arrondissement.

Lors de cette réunion, il est fait état du fonctionnement des cours d'alphabétisation pour adultes, hommes et femmes, ainsi que de l'action de promotion professionnelle.

L'ESSANA est officiellement déclarée en préfecture le 24 janvier 1948 et doit sa fondation aux catholiques sociaux réunis au sein de la « Chronique sociale de France » présidée alors par Joseph Folliet. En 1952, Henri Le Masne, abbé de la paroisse du Sacré-Cœur et spécialement chargé par le cardinal Gerlier de l’accueil des Nord–Africains à Lyon, entre dans l’association. Le Masne réorganise les activités (alphabétisation, accueil des familles) et recrute les bénévoles avant de partir en mars 1954 pour l’Algérie. Puis on connaît mal le devenir de l'association jusqu'en 1957 quand le docteur Mégard et l’industriel Jean Carlhian reprennent les rennes de l’association. Un étudiant en chimie, René Bressat est chargé de réorganiser les cours d'alphabétisation.

En 1961, l'association gère douze cours d'alphabétisation pour les travailleurs nord-africains, algériens principalement, à Lyon et au sein de l’agglomération lyonnaise. Chaque cours scolarise en moyenne entre vingt et quarante élèves, occupés à converser en français, à écrire, à lire. Le cours du Clos Suiphon, site pilote dès les débuts de l’association, est le plus important, qui réunit 42 élèves en moyenne et 80 moniteurs. Les cours ont lieu le soir, deux, trois, voire tous les soirs de la semaine, afin de permettre un fréquentation maximale d'élèves pour l'essentiel ouvriers spécialisés. Quant aux « cours de femmes », ils sont mis sur pied en 1958, à l'initiative de Marguerite Carlhian, épouse de Jean Carlhian. Ces cours sont d'abord organisés aux domiciles des femmes nord-africaines, bien souvent dans les bidonvilles de l'agglomération. Puis, des cours collectifs sont fondés réunissant plusieurs femmes qui viennent apprendre comme leurs époux les rudiments de français, mais également reçoivent des cours d'enseignement ménager et des conseils en matière de limitation des naissances. Enfin, la formation professionnelle est le dernier volet de l'activité de l'ESSANA. Cette activité, récente, consiste à rassembler des informations en vue du placement et de l'apprentissage.

A travers ces activités, l'association se donne donc comme objectif de participer à la promotion sociale et professionnelle des Nord-africains présents en métropole. L'action de l'association est à replacer dans un double contexte, celui des politiques publiques en direction des Français musulmans d'Algérie d'une part, celui de la guerre d'Algérie d'autre part.

En premier lieu, l’ESSANA est une association parmi d’autres oeuvres privées qui peuvent être financées par les pouvoirs publics pour travailler auprès des populations migrantes après 1945. Les Algériens forment une cible particulière puisqu'ils sont citoyens de l'Union française depuis 1947, et à ce titre « assimilables » à la vie en métropole. En 1958, est créé le Fonds d’Action Social (FAS), rattaché aux services du Premier Ministre. Ce service propose d’encadrer l’adaptation des Français Musulmans d’Algérie à la vie en métropole, de permettre leur « assimilation » à l’identité française dans trois domaines : logement, éducation, culture. Les actions poursuivies par l’ESSANA entrent donc dans ce champ d’action.

Pour autant, et c'est le second point, l’ESSANA n’est pas une association comme les autres et se situe plutôt en marge des politiques publiques d’assimilation. Deux ans avant le déclenchement de la guerre d'Algérie, l'association est connue des services de la préfecture pour défendre, par l'action de deux de ses animateurs, les abbés Le Masne et Carteron, l'autodétermination voire l'indépendance de l'Algérie. Exclue des subventions publiques à partir de 1954, l'ESSANA est désormais suspectée d'entretenir des liens étroits avec l'organisation nationaliste algérienne, le FLN et sa ramification lyonnaise. Pendant la guerre d'Algérie, cette suspicion grandit. Des rapports des Renseignements généraux qualifient alors l'association comme une oeuvre ayant « collaboré avec le FLN » (rapport des RG de 1963).

Le compte-rendu de réunion fournit deux indices de cette proximité avec le FLN. D'une part, l'association, qui se refuse de tout paternalisme, se veut paritaire, organisée et gérée par des Français et des Algériens. Ainsi, A. Kismoun, cité dans le rapport, est un des membres algériens du conseil d'administration. D'autres sources confirment que Kismoun, comme les autres membres algériens, sont appelés par le FLN pour travailler dans l'association. D'autre part, il est fait mention de la difficulté de recruter les élèves et de s'assurer de leur assiduité. Or, le soutien du FLN est là indispensable. Dans la mesure où il encadre la majeure partie des populations migrantes algériennes, c'est l'organisation qui conseille aux Algériens de fréquenter les cours de l'ESSANA plutôt que ceux d'une autre association, par exemple ceux organisés par la Maison de l'Afrique du Nord, soutenue par la Préfecture.

Le document est ainsi emblématique de l'action d'une association qui se situe en bordure des politiques publiques en direction des Français musulmans d'Algérie, agissant à la fois légalement et officiellement dans le cadre d'action d'alphabétisation des populations migrantes, et illégalement voire clandestinement quand, dans le cadre d'une guerre d'Algérie déplacée en métropole, elle soutient la cause de l'indépendance algérienne et travaille en lien étroit avec l'organisation nationaliste du FLN.

 

 

Bibliographie

  • Stora Benjamin, L'immigration algérienne en France, 1912-1992 (Paris: Fayard, 1992).
  • Escafré-Dublet Angeline, "Etat, Culture, Immigration : la dimension culturelle des politiques françaises d'immigratinoi; 1958-1991" (thèse de doctorat, IEP Paris, 2008).
  • Branche Raphaëlle et Thénault Sylvie, La France en guerre, 1954-1962 (Paris: Autrement, 2008).