L'entrée du Cardinal-légat Enrico Cajétan à Lyon : conflits de préséances et livrées officielles.

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Le 27 février 1589, deux consuls, vêtus de leur lourde robe d’apparat, parcourent à cheval les rues de Lyon et font lire sur les places la proclamation d’adhésion de la ville à la Ligue. Par cet acte, une image de la cité est convoquée, unie derrière un manifeste de foi catholique et la fidélité due aux magistrats Cette révolte contre l’accession de Henri de Navarre, au trône de France est le résultat d’une phase de radicalisation religieuse, rappelant singulièrement les phénomènes de confessionnalisation. La prise de la ville en 1562 par les réformés, malgré leur soumission dès l’année suivante à l’autorité royale marque la fin d’une cohabitation relativement heureuse dans la cité marchande, tout en jouant pour les catholiques le rôle d’un acte fondateur traumatisant. En 1567, les protestants sont expulsés de la ville. C’est dans ce contexte de tensions religieuses que le consulat lyonnais choisit, poussé par le gouverneur, le duc de Nemours et l’archevêque, Pierre d’Epinac, de se ranger sous la bannière ligueuse.

Proche de Sixte Quint qui avait fulminé le 9 septembre 1585 la première bulle d’excommunication à l’encontre de Henri de Navarre, lui déniant tout droit à la couronne de France, Enrico Cajetan, légat pontifical, arrive aux environs de Lyon le 8 novembre 1589. Sa mission : exhorter « les devoyez » « de penser à leur salut et retourner à la bergerie de laquelle ilz se sont d’eux mesmes distraictz ». Le consulat, apprenant son arrivée, organise une entrée solennelle, célébrant la relation personnelle entre le légat et la cité désireuse de devenir l’équivalent catholique de Genève, une capitale de la Catholicité. Le passage de Cajetan colore durablement l’épisode ligueur : incarnant une nouvelle forme de piété, le légat instaure, par une bulle du 30 novembre 1589, la confrérie des pénitents noirs du Saint Crucifix, établis dans la chapelle Saint Marcel[1]. L’entrée du cardinal Cajetan se déroule comme celle d’un souverain, manifestant la légitimité pontificale à pouvoir déposer les rois ne suivant pas les préceptes de la juste foi.

L’entrée, telle que décrite dans les registres de délibérations, est significative à plus d’un titre. Il s’agit en effet pour l’institution municipale de se placer comme le seul véritable responsable du bon ordre mais également du salut de ses administrés : le gouverneur, le duc de Nemours n’est jamais mentionné dans le récit, pas plus que l’administration royale.

La réception se déroule en grande pompe à la porte saint Sébastien, où les échevins ont mis à la disposition du légat une demeure afin qu’il puisse se changer. Le fait de revêtir des habits officiels montre bien les enjeux de représentation qui se jouent au moment de l’entrée. Pour les acteurs de cette fête civique et religieuse, les vêtements officiels signifient le changement d’état de celui qui les porte : il n’est plus un individu mais le représentant d’une institution, membre et garant de celle-ci. Les « habitz pontifficaulx » du cardinal personnalisent sa mission puisque l’entrée n’est faite que lorsque qu’il les a revêtus, de la même manière que les échevins et les officiers perpétuels de la ville[2] reçoivent l’hôte de marque en portant la robe violette, apparue pour la première fois à Lyon dans le syndicat de l’élection de 1576[3]. C’est d’autant plus sensible que les tenues des bourgeois n’ont pas de couleur définie : bien qu’unifiées dans le type de vêtements porté, la seule mention chromatique est attachée à la livrée du corps de ville. Le vêtement en tant que symbole devient le moyen de proclamer une identité : les croix blanches que portent les habitants de la ville sont un signe de reconnaissance rendant publique la catholicité de ceux qui la porte.

L’intérêt porté à la représentation du pouvoir est également souligné par l’enjeu des préséances dans le cortège. Comme lors de l’entrée du cardinal-légat Alexandrin en 1572[4], la question de savoir qui du clergé ou du pouvoir municipal doit avoir la préséance n’est pas anodine : dans un jeu complexe de concurrence entre les deux institutions, il s’agit de bénéficier de la proximité symbolique avec le Prince-légat. Comme lors des processions de la Fête-Dieu, l’organisation des rangs ne doit pas se comprendre linéairement mais circulairement, c'est-à-dire que le point focal de la fête (le Corpus Christi) est le centre symbolique de la procession. Ici, la place la plus honorifique ne se lit pas en termes d’opposition devant/derrière mais dans la proximité au corps, à la fois individuel et symbolique du cardinal. Le parallèle entre l’entrée solennelle et la Fête-Dieu est renforcé par la similitude des pratiques, que ce soit l’ordre de la procession, l’utilisation du dais, ou le fait de tendre de tapisseries les maisons sur le trajet de celle-ci. Dans l’entrée du cardinal Alexandrin, où le conflit de préséance entre le clergé et le consulat s’exprimait dans les mêmes termes, le médiateur chargé de trancher la querelle était le gouverneur du roi : en 1589, symptomatiquement, ce rôle est dévolu au délégué de la papauté. L’arbitrage en faveur du consulat est ici nettement repris comme un élément d’une véritable propagande consulaire visant à constituer la municipalité face à l’Eglise de Lyon (l’ancien seigneur de la ville au XIVe siècle) comme le seul et légitime représentant de « tout le corps de la ville ».

Le dais processionnel manifeste une division de l’espace urbain en véritables zones d’influence. Si les échevins et les représentants de l’Eglise de Lyon se rendent à la porte Saint Sébastien pour baiser les mains du prélat, les chanoines-comtes de Saint Jean attendent eux que le légat se rende à la cathédrale pour lui présenter leur hommage. C’est justement lorsque la procession atteint le cloître de la primatiale (l’entrée percée dans l’enceinte fortifiée du cloître est la porte Froc) que le dais processionnel change : le personnage accueilli passe de la responsabilité du consulat (manifestée par le poële de drap d’or) à celle des chanoines de Saint Jean (portant un dais de damas rouge). Les riches tissus employés pour la confection de ces dais représentent certainement une partie non négligeable des sommes importantes consacrées à l’entrée. Si les documents comptables ne révèlent rien du détail, les frais dépensés par le consulat pour l’arrivée du légat se montent à 655 écus, 54 sols, 6 deniers[5], soient quasiment 2000 livres tournois.

Curieusement, le trajet de la procession n’est pas précisé. Il est probable que le cortège soit parti de la porte Saint Sébastien pour rejoindre l’église Saint Nizier au sud, prenant la rue Mercière en direction de la Saône, passant cette dernière sur le pont devant l’Hôtel de Ville, remontant peut-être à l’église Saint Paul avant de redescendre la rive droite de la Saône vers le sanctuaire de la primatiale.

Contagion religieuse ou contagion épidémique sont l’occasion pour le consulat de représenter son rôle d’unificateur de la communauté : la relation, évoquant les réformés, mobilise le champ lexical de la maladie et de son traitement pour décrire la mission dont le cardinal est investie par le pape. Lieu d’une concurrence des pouvoirs, l’espace public signifie à tous la mise en état de défense de la cité face à l’ennemi, intérieur ou extérieur, qui menacerait l’intégrité des corps, ou pire, de l’âme des habitants.

 

[1] AML, 3 GG 120, pièce 63.

[2] Secrétaire, voyer, receveur des deniers communs, capitaine de la ville et procureur.

[3] AML, BB 371, syndicat de 1576 pour l’année 1577.

[4] Claude de Rubys, Histoire véritable, p. 420.

[5] AML, BB125, f°32r°.

Bibliographie

  • Claude de Rubys, Histoire véritable de la ville de Lyon [... ] Avec un sommaire recueil de l'administration politicque (Lyon: Bonaventure Nugo, 1604), 527.
  • Enrico Cajétan, Lettres de Monseigneur le cardinal Cajetan, legat collateral de nostre sainct Pere le Pape, au royaume de France : envoyees aux Archevesques, Evesques et Abbez, Paris, 1er mars 1590 (Lyon: Jean Pillehotte, 1590).
  • Gabriela Signori, "Religion civique -Patriotisme urbain. Concepts au banc d'essai," Société française d'Histoire urbaine 27 (2010): 9-20.
  • Sylvie Mouysset, "Rouge et noire, la robe fait le consul. L’exemple de Rodez aux XVIe et XVIIe siècles," in Mélanges offerts à Claude Petitfrère, regards sur les sociétés modernes, XVIe-XVIIIe siècle, ed. Denise Turrel (Tours: Presses universitaires de Tours, 1997), 123-133.
  • Fanny Cosandey (dir), Dire et Vivre l’ordre social en France sous l’Ancien Régime (Paris: éditions de l’EHESS, 2005), 336.