New York en 1864

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En juin 1864, Ernest Duvergier de Hauranne – il n’a pas encore 22 ans – arrive à New York après avoir embarqué, deux semaines plus tôt, sur le City of Washington, à Liverpool. A l’occasion de l’élection présidentielle de novembre 1864, ce lecteur assidu de La démocratie en Amérique de Tocqueville vient  analyser le fonctionnement des institutions mises à l’épreuve par la guerre de Sécession, commencée trois ans plus tôt. Son père, élu du département du Cher sous la Monarchie de Juillet et sous la Seconde république, a pris en charge son voyage  et lui a fourni à son fils toutes les lettres de recommandation nécessaires à la réalisation de son projet.

Dès 1865, la Revue des Deux Mondes publie en douze livraisons ce qui va devenir, en 1866, Huit mois en Amérique, Lettres et notes de voyage, 1864-1865. La publication suscite de nombreux commentaires. En janvier 1867, pour répondre aux critiques des anciens Confédérés ou de leurs amis, le jeune aristocrate libéral affirme : « … je n’essaierai pas de le nier : je suis parti d’Europe avec des préventions favorables à la cause abolitionniste… la seule question de l’esclavage aurait mis fin aux hésitations de ma conscience et m’aurait décidé à souhaiter la victoire de ceux qui voulaient détruire l’esclavage sur ceux qui auraient voulu le perpétuer… » 1.

Au milieu des années 1860, la population de Manhattan, New York au sens administratif du terme, est de l’ordre de 860 000 habitants et celle de Brooklyn, alors une ville à part entière, frôle les 350 000 habitants. Les premières impressions du jeune Parisien ne sont guère favorables. L’ambiance urbaine renvoie, selon lui, à la domination de l’argent, des devantures des boutiques à l’organisation générale de la ville qui n’est qu’une « hôtellerie ouverte à tout venant, où l'argent seul distingue les hommes. »  Le plan en damier – à New York, il a été adopté en 1811–  a souvent été présenté comme le plan idéal pour les villes où la spéculation est toute puissante. Pour ce familier de Londres ou de Rome, l’absence de tradition urbaine saute aux yeux. Il appréciera bien davantage Boston et lorsqu’il en revient, en décembre 1864, il confirme son jugement négatif « J’éprouve en rentrant dans la Babylone américaine, ce sentiment de dégoût familier que m’inspire, après une nuit de voyage, le Paris sordide et boueux du matin ». 2

L’endroit où Ernest Duvergier a dû résider est situé dans la partie la plus anciennement occupée de Manhattan. L’auteur le confirme indirectement lorsqu’il affirme « Toutes les voies parallèles à Broadway sont des avenues ». Pourtant Broadway coupe la 5e, la 6e, la 7e… avenues mais au nord de la 10e rue… Il a probablement logé au sud de Washington Square et il est assez surprenant qu’il n’évoque pas Greenwich Village où Georges Clemenceau prit plaisir à vivre en 1865…

Pendant la semaine passée à New York, il comprend cependant le dynamisme qui est à l’œuvre et il est fortement impressionné par les moyens de transports de la métropole, les omnibus et les tramways hippomobiles mais aussi et surtout les ferries-boats. Les premiers rails urbains apparaissent à New York en 1832. Les premiers tramways transportent une quarantaine de passagers à quelque 10-12 km heure. Ces premiers rails, en relief sur la chaussée, sont la hantise des autres utilisateurs même si un ingénieur français qui vit à New York, Alphonse Loubat, a mis au point un dispositif permettant de les enterrer, ce système n’existe pas alors dans les villes européennes. L’intensité du trafic terrestre est encore surpassée par le trafic fluvial et maritime, qui débouche d’ailleurs comme l’a montré Kenneth Jackson sur la naissance de la première banlieue avec « commuters », Brooklyn.

Entre Manhattan et Brooklyn, Fulton lance le premier service de ferry à vapeur au monde, en 1814. Au milieu du siècle, une douzaine de lignes de ferries franchissent l'East River et les départs se font toutes les 5 ou 10  minutes. Dans les années 1860, le trafic annuel des ferries dépasse 32 millions de passagers et chaque jour ouvrable enregistre un trafic de 100000 passagers…  Le développement de Brooklyn renvoie à la volonté d’hommes qui ont su voir toutes les potentialités qu’offrait cette petite localité et en ont profité pour s’enrichir. Hezekiah Beers Pierrepont fut de ceux-là. Grand propriétaire, il se lance dans la spéculation foncière. Ami et financier des expériences de Robert Fulton, il voit tout le parti que Brooklyn va pouvoir tirer de ses inventions et il se garde bien de vendre ses lots avant que la mise en place de communications rapides entre Manhattan et Brooklyn ne lui permette de réaliser de gros bénéfices. Parallèlement à ses activités foncières, Pierrepont joue un rôle de premier plan dans l’administration de Brooklyn, intervenant pour que le tracé des rues favorise ses terrains, ne dissociant absolument pas ses activités publiques et son intérêt privé.

L’espace bâti à Manhattan dépasse à peine la 50e rue et n’atteint pas encore la 59e rue où débute Central Park qui fascine le jeune visiteur. Cet immense Park est l’œuvre de Frederic Law Olmsted. Formé comme ingénieur civil, Frederic Law Olmsted, avait visité l’Angleterre à la fin des années 1840 et en particulier le parc de Birkenhead, à Liverpool qui devait conforter sa conception civilisatrice des parcs. Architecte paysagiste réputé, il avait remporté, en 1857, le concours organisé par la municipalité de New York pour la construction de Central Park lorsque la ville a commencé à être coupé du milieu naturel en raison de l’urbanisation. Le projet qu’il présenta avec Calvert Vaux exprimait la quintessence de la civilisation. Ce concept avait déjà été développé par Andrew Jackson Downing qui défendait le financement des parcs publics : « De tels projets, préparés avec attention et réalisés avec sagesse et libéralité, ne seront pas seulement rémunérateurs en argent mais ils civiliseront et raffineront très largement le caractère national, servant à la propagation de l’amour pour la beauté rurale, et accroîtront le goût pour les arbres et plantes rares et belles. » et Olmsted en fit une véritable catégorie esthétique. (Mosser, p. 380)

New York est en pleine métropolisation mais, en raison de la guerre, l’afflux des immigrants s’est ralenti : alors que plus de la moitié de la population de Manhattan appartenait à l’immigration récente dans les années 1850, cette proportion est tombée à 40% dans les années 1860. La ville compte alors quelque 200000 originaires d’Irlande - un peu moins d’un quart de la population - alors que population noire (13000 personnes) en représente 1,5%. La guerre a provoqué depuis son déclenchement de nombreuses tensions dans la ville. Un an avant l’arrivée de Duvergier de Hauranne, une véritable émeute contre le principe de la conscription éclate du 14 au 16 juillet 1863. De nombreux Noirs sont victimes de chasses à l’homme et des régiments fédéraux doivent revenir du front pour rétablir l'orde au canon. On dénombre une centaine de morts3. La machine démocrate – les Républicains les appellent copperheads (vipères cuivrées) – domine la ville qui compte de nombreux opposants à Lincoln dont l'ancien maire de New York, Fernando Wood.

Duvergier de Hauranne  a laissé un témoignage précieux. Il donne une image souvent peu flatteuse de la métropole en train de naître mais il en saisit aussi les nombreuses potentialités.

(1)    Cité par A. Krebs, op.cit. p. 23

(2)    Ibidem, p. 17

(3)    Weil, op.cit. p. 158

Bibliographie

  • Ernest Duvergier de Hauranne, Huit mois en Amérique, Lettres et notes de voyage, 1864-1865, 1 (Paris: Librairie Internationale, 1866), 440 p.
  • Kenneth T. Jackson (ed.), The Encyclopedia of New York City (New Haven: Yale University Press, 2010 (second edition)), 1561 p.
  • François Weil, Histoire de New York (Paris: Fayard, 2000), 377 p.
  • Clara Cardia, Ils ont construit New York, Histoire de la métropole au XIXe siècle (Genève: Georg Editeur, 1987), 240 p.
  • Monique Mosser, Georges Teyssot (dir.), Histoire des jardins de la Renaissance à nos jours (Paris: Flammarion, 1991), 542 p.
  • Albert Krebs (présentation), Ernest Duvergier de Hauranne, Les Etats-Unis pendant la guerre de Sécession vue par un journaliste français (Paris: Calmann-Lévy, 1966), 310 p.
  • Base de données des députés français depuis 1789, "Biographie de Ernest Duvergier, député du Cher, centre gauche (1871-1877)", Assemblée Nationale, http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=8311.
  • Base de données des députés français depuis 1789, "Biographie du père de Ernest, Prosper Duvergier de Hauranne, député du Cher, monarchiste parlementaire", Assemblée Nationale, http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=9692.