Lettre de la Mère Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly du 19 juillet 1659
Le document que nous présentons ici est une lettre de la sœur Angélique de Saint-Jean Arnauld d’Andilly adressée à son frère Charles-Henri de Luzancy. Depuis quelques années l’histoire s’intéresse à la lettre comme objet d’étude. La lettre permet en effet d’entrer dans l’intimité d’une personne, même si cette dernière se met en scène. Dans le cas de cette religieuse, la lettre montre sans aucun doute ce qu’elle ressent beaucoup mieux que tous ses autres écrits tels que sa relation de captivité et ses discours publiés.
L’auteur était une religieuse, devenue abbesse de Port-Royal des Champs en 1679. Née en 1624, elle était entrée très jeune comme pensionnaire à Port-Royal de Paris avant de décider d’y rester comme postulante puis novice. Elle fit profession en 1644 et se retrouva en 1648 parmi les religieuses qui accompagnèrent la grande mère Angélique Arnauld, sa tante et réformatrice de l’abbaye, à Port-Royal des Champs qui avait été réhabilitée par les solitaires après des travaux d’assèchement des marais. En 1653, elle devint sous-prieure du monastère et responsable des novices, charge qu’elle occupait en 1659, au moment où l’assemblée du clergé s’apprêtait à exiger que les religieuses de Port-Royal signent le Formulaire condamnant les cinq propositions hérétiques supposées être contenues dans l’Augustinus de l’évêque d’Ypres Cornélius Jansen. Dans ce contexte elle écrivit à son frère, Charles-Henri de Luzancy, troisième fils de Robert Arnauld d’Andilly né en 1623, qui avait été page de Richelieu et qui, après un début de carrière dans l’armée, avait dû se retirer du fait de la petite vérole. Il s’adressa alors à Saint-Cyran puis quitta tout pour servir Dieu à l’âge de 18 ans et se retira en 1642 à Port-Royal des Champs. Les troubles dont cette maison fut affligée l’obligèrent à en sortir trois fois. En effet, à partir de 1659, l’abbaye fut suspectée d’être proche des frondeurs et les solitaires durent quitter Port-Royal des Champs. Il mourut le 10 février 1684, quelques jours après sa sœur.
En 1659, la sœur Angélique de Saint-Jean se trouvait donc à Port-Royal de Paris où elle s’occupait des novices. Toutefois, elle était pleinement consciente des menaces qui pesaient sur l’abbaye. En effet l’abbaye était liée au jansénisme depuis plusieurs années déjà. L’Abbé de Saint-Cyran, grand ami de Jansénius, avait été le confesseur de la mère Angélique Arnauld et son successeur, Monsieur Singlin, était lui aussi janséniste. L’opposition entre les jansénistes et les jésuites étaient très forte. Ces derniers, craignaient que les jansénistes deviennent trop influents et ils cherchaient donc à les éloigner de la cour. De plus, une controverse théologique importante les opposait autour de la question de la grâce et de la prédestination, à propos des travaux de Saint Augustin.
Toutefois, jusqu’en 1661, l’abbaye de Port-Royal fut peu inquiétée dans ces querelles. Ce qui préoccupait plus la sœur Angélique de Saint-Jean comme on le voit dans cette lettre c’est la santé de la mère Angélique Arnauld. Cette dernière était sa tante et elle mourut en 1661. Cette abbesse était la figure de proue du monastère et de la famille Arnauld avant Antoine Arnauld son dernier frère. En effet elle avait entrepris la réforme de l’abbaye dont elle était l’abbesse à partir de 1608.
Cette lettre montre l’affection que la sœur Angélique a pour son frère et la force des liens qui unissent les différents membres de la famille Arnauld, soulignées dès la première ligne par la formule « mon cher frère ». Puis, elle insiste plusieurs fois sur l’amitié qui les unit afin de justifier sa liberté de parole. De plus, elle mentionne son père mais aussi la maladie de la mère Angélique, maladie qui intéresse toute la famille. Elle écrit ainsi « ces nouvelles étaient aussi pour vous », signe que ses lettres permettaient la circulation des informations à travers tout le réseau familial et plus largement tout le réseau proche de l’abbaye.
Il n’est pas seulement question de la famille dans cette lettre, mais les marques d’affection concernent aussi tous ceux qui fréquentent l’abbaye, comme Monsieur de Bagnols, décédé en 1657 et qui était un des grands donateurs de la maison, mais aussi Madame de Chevreuse, Marie Aimée de Rohan, une grande de ce monde, que l’on pourrait ranger dans celles que l’on a appelé les « bonnes amies de Port-Royal », à la fois bienfaitrices et dévotes. Par la correspondance, le réseau janséniste échange aussi des nouvelles des personnages essentiels qu’étaient les confesseurs. Il s’agit alors de Monsieur Singlin et de « Monsieur de Gournay », nom de code pour désigner Monsieur de Sacy, cousin de la sœur Angélique de Saint-Jean avec qui elle entretint toute sa vie des liens très forts.
Dans cette lettre il est aussi question d’éducation. La sœur Angélique de Saint Jean déplore que les enfants de leur « saint ami », c'est-à-dire de Guillaume du Gué de Bagnols qui avait tellement œuvré pour les négociations qui portaient sur le formulaire, ne soient pas pris en charge par les solitaires. En effet, jusqu’alors ses trois garçons avaient été éduqués au château de Saint Jean de Troux, avec cinq ou six enfants pauvres, par des solitaires de Port-Royal des Champs. La sœur Angélique de Saint Jean déclare à ce propos « il n’y a que Port-Royal et les lieux de son ressort exempts de cet air si corrompu qui règne aujourd’hui dans le monde ». Cet air dont parle la religieuse c’est non seulement celui du monde mais c’est aussi celui des jésuites. Elle ajoute plus loin « le bonheur est en vérité pour les filles en ce siècle ; il y a longtemps que vous êtes d’accord qu’elles ont des avantages que vous leur pouvez envier ». Il y a non seulement celui de pouvoir entrer dans le monastère de Port-Royal mais également celui de pouvoir y étudier comme c’est le cas pour Gabrielle du Gué de Bagnols, fille de Guillaume du Gué de Bagnols.
L’éducation à Port-Royal était très particulière en effet, elle fut définie une première fois par la mère Angélique Arnauld mais ensuite de façon plus détaillée par la sœur Jacqueline de Sainte-Euphémie Pascal[1]. Cette éducation visait tout d’abord à élever l’âme des enfants et d’ailleurs la sœur Angélique de Saint Jean s’inquiète de « l’air corrompu » c'est-à-dire de la morale et de l’éducation religieuse des petits garçons. Mais c’était aussi une éducation fondée sur l’affection. Et c’est pourquoi Racine estimait que l’abbaye de Port-Royal offrait une éducation hors du commun. Ce qui faisait l’originalité de Port-Royal des Champs, y compris dans l’éducation, c’était la place des solitaires. Lancelot, un de ces solitaires, avait en effet des visions très modernes sur la façon d’éduquer les petits enfants et l’instruction des garçons se faisait par exemple tout en français. Mais la sœur Angélique de Saint Jean mentionne aussi l’importance de la prière dans sa lettre « il faudra que notre enfant (…) redouble ses prières ». Il ne faut pas oublier qu’en ce XVIIe siècle l’éducation, surtout pour les filles, est avant tout religieuse et que la prière est vue comme une pratique utile et efficace
[1] Dans le Règlement pour les enfants publié dans les Constitutions de Port-Royal.
Bibliographie
- Cadet, Félix, L'éducation à Port-Royal (Paris: Hachette, 1887).
- Cognet, Louis, Le Jansénisme (Paris: PUF, 1995).
- Arnauld, Jacqueline et Pascal, Jacqueline, Constitutions du Monastère de Port-Royal du Saint-Sacrement (Paris: Nolin, 2004).
- Hildesheimer, Françoise, Le Jansénisme en France aux XVIIème et XVIIIème siècles (Paris: Publisud, 1991).
- Préclin, Edmond, "Les conséquences sociales du jansénisme," Revue d'Histoire de l'Eglise de France numéro 92 (1935).
- Racine, Jean, Abrégé de l'Histoire de Port-Royal (Vienne, 1740).
- Sohn, Anne-Marie, La correspondance un objet d'étude pour l'Histoire (Rouen: PUR, 2002).
- Taveneaux, René, "Jansénisme et vie sociale en France au XVIIème siècle," Révue d'Histoire de l'Eglise de France numéro 152 (1968): 27-46.


