Témoigner sur la Shoah, entre Histoire et Mémoire. Le témoignage de Claude Zlotzisty

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Après le procès Eichmann s’ouvre en France ce qu’Annette Wieviorka appelle « l’ère du témoin »[1] : avec la collecte systématique de témoignages et le développement d’une « télévision de l’intimité »[2] (Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, Holocauste de Marvin Chomsky, Shoah de Claude Lanzman…), on assiste à une « irruption de l’expérience profane et du témoignage privé dans l’espace public »[3]

Les 104 témoignages composant le corpus des grands entretiens de l’INA donnent la parole à des anciens déportés, mais également à des enfants cachés en France pendant l’Occupation, à des Justes, sauveteurs et amis des Juifs.

L’entretien présenté ici, tourné au siège de l'INA, est celui de Claude Zlotzisty[4], interrogé  le 6 Juin 2005 par Antoine Vitkine (un des trois interviewers de la campagne), qui a été déporté à Auschwitz par le convoi du 13 avril 1944. Chaque entretien est accompagné d’une biographie-type qui synthétise divers éléments nécessaires à la rapide recontextualisation et à la bonne écoute ou lecture du témoignage qui, s’il est de quatre heures pour monsieur Zlotzisty, peut parfois atteindre jusqu’à douze heure d’entretien : date et lieu de naissance, origines familiales, circonstances de l’arrestation, de l’internement dans des camps de transit, de la déportation, des camps et kommandos, de l’évacuation, et de la libération. On apprend ainsi que Claude Zlotzisty, né le 14 Novembre 1929 à Nancy est le fils d’un père polonais né à Lodz et ayant immigré en Lorraine où il a rencontré sa future femme ; qu’il a été arrêté le 2 mars 1944, interné à Ecrouves puis à Drancy, avant d’être déporté le 13 Avril 1944 à Auschwitz, pour être affecté dans un kommando à Bobrek, puis évacué lors des marches de la mort auxquelles il survit vers les camps de Gleiwitz, Buchenwald, Sachsenhausen et Lübeck ; où il est libéré par l’Armée Rouge.

Chaque témoin est invité à évoquer (dans le cas plus précis des anciens déportés) non seulement son expérience concentrationnaire, mais également sa vie avant et après guerre dans un triptyque qui, si il semble figé, reste très efficace et percutant. La subdivision de chacune de ces parties en chapitres permet également d’appréhender plus facilement un parcours de vie parfois complexe, bouleversé par la rupture que constitue la Shoah. Enfin, cet entretien, comme les 103 autres composants le corpus, est fort d’une transcription du témoignage précise et rigoureuse qui offre un véritable confort de navigation et de consultation des entretiens : une lecture rapide est possible à partir d’un moteur de recherche qui permet de retrouver certains mots clefs et les phrases dans lesquelles ils s’insèrent au milieu des quatre heures de témoignage de monsieur Zlotzisty.

L’entretien, mené ici par Antoine Vitkine (journaliste et interviewer de formation), est réalisé à partir d’un guideline, c'est-à-dire à partir d’une série de questions dont disposent chacun des trois interviewers et qui sont (dans la mesure du possible et des personnes interrogées) appliquées à tous les entretiens: ces entretiens, dits semi-directifs, permettent de consulter des témoignages qui autorisent à la fois un véritable dialogue entre l’interviewer et le témoin ; qui tentent d’instaurer une trame dans le récit de vie et donc d’offrir des entretiens normés facilitant l’analyse des sources, sans pour autant enfermer la parole du témoin, dont les digressions sont souvent riches de sens.

L’enfance et le début de la guerre (partie 1 – 8 chapitres) représentent 30 % du témoignage de Claude Zlotzisty : on y apprend que son père polonais a quitté Lodz pour la France, que ses parents ne lui ont jamais donné une éducation religieuse en raison des pogroms et de l’antisémitisme de cette époque, qu’il se souvient des premières lois anti-juives et de l’étoile jaune ; il évoque par la suite l’arrestation de l’ensemble de la famille et leur internement à Drancy.

La déportation constitue la partie la plus développée du témoignage (12 chapitres, 46 % de l’entretien) : là encore, certaines questions font échos à d’autres entretiens et permettent à l’historien de mettre en perspective le témoignage de Claude Zlotzisty avec celui d’autres déportés. Antoine Vitkine commence par interroger son témoin à propos des conditions du convoi dans lesquelles il a été envoyé à Auschwitz, puis le témoin raconte l’arrivée au camp, les cris, les chiens, les kapos ; puis la séparation avec le reste de sa famille et son affectation à un kommando  de travail, les kapos polonais très violents, les appels très longs dans le froid, et enfin les marches de la mort.

La dernière partie, constituée de 6 chapitre et représentant 24 % du témoignage a pour objet l’après-guerre et renvoie aussi à la question de la reconstruction et de la nécessité du témoignage comme « devoir de mémoire ».

Pour finir, malgré la réticence générale de la communauté historienne à l’utilisation de cette source particulière qu’est le témoignage audiovisuel, notamment du fait de son caractère produit, parfois imprécis et invérifiable (s’opposant à la source primaire, objective, fiable portée par l’historien positiviste), le témoignage audiovisuel, comme celui de Claude Zlotzitsy permet d’interroger la construction du récit, des représentations et de la mémoire: ici, on pourrait s’interroger sur la mise en tension entre le souvenir personnel de Claude Zlotzitsy (mémoire individuelle) et une mémoire collective, historique[5], religieuse avec son adhésion importante au monde associatif après la guerre. Il serait en effet intéressant d’analyser en quoi le discours de Claude Zlotzitsy relève de différents registres de la mémoire (en faisant appel à des souvenirs qui sont propres à son expérience personnelle mais en les réinterprétant et en leur attribuant une signification à l’aulne d’une mémoire construite, orientée par les associations d’anciens déportés qui par le biais de leurs bulletins participent à la construction d’une mémoire collective, officielle, historique) et en quoi, à partir du concept d’ « autoperception identitaire » développé par Audrey Kichelewski[6], de la conscience d’être face ici à un discours construit sur l’affect, et de la notion de mémoire religieuse (le choix du souvenir s’opère consciemment ou non à partir d’un background religieux, juif en l’occurrence ici), on pourrait considérer que le témoignage de Claude Zlotzisty relève de ce que Paul Ricoeur appelait une « mémoire obligée »[7], tant par l’interférence que représente l’engagement associatif et l’adhésion à un discours mémoriel majoritaire que par l’interférence que représente le « devoir de mémoire » envers ses parents, et en particulier son père.

 

[1] Wieviorka, Annette. L’ère du témoin. Paris Plon, 1998.

[2] Mehl Dominique, « La télévision de l’intimité », Le temps des médias :Péopolisation et politique, n°10, 2008.

[3] Wieviorka Annette, op.cité, p.128.

[4] Claude Zlotzisty est l’avant dernier témoin du corpus mis à disposition sur la plateforme en ligne.

[5] Maurice Halbwachs, La mémoire collective. Paris, Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité, Albin Michel, 1950, réed.1997, 295p.

[6] Kichelewski Audrey, « les multiples facettes des identités juives en Pologne dans les années 1960 », Juifs et Polonais 1939-2008, Jean Charles Szurek (dir.) Annette Wieviorka (dir.), Paris, Albin Michel, Bibliothèque Histoire, 2009, p.297.

[7] Paul Ricoeur, Paul Ricoeur, Le Monde « L’écriture de l’Histoire et la représentation du passé », jeudi 15 juin 2000, p.1 et 16.

Bibliographie

  • Annette Wieviorka, L'Ere du témoin (Paris: Plon, 1998).
  • Annette Wieviorka, Déportation et génocide: entre la mémoire et l'oubli (Paris: Plon, 1992).
  • Maurice Halbwachs, La mémoire collective (Paris: Albin Michel, Bibliothèque de l'Evolution de l'Humanité, 1950, réed.1997).