Reprendre la ville

Rating: No votes.

Pendant les années 1970, la ville de Lyon lance un important plan d’aménagement urbain. A cette occasion, certains lyonnais regroupés en associations, décident de faire entendre leurs opinions quant aux futurs travaux dans l’agglomération. Plusieurs dossiers sont donc constitués dans différents arrondissements, parfois en lien avec la COURLY. Ces cahiers de doléances des lyonnais sur leur milieu de vie, prennent la forme de recueils d’avis et de rapides études constituées par des habitants fondés en groupes ou associations, par exemple en reprenant la structure des Comités d’Intérêts Locaux, eux-mêmes régulièrement en contact avec la Mairie. Bien qu’on ne retrouve pas nécessairement ces documents pour l’ensemble des quartiers, où qu’ils ne se présentent que rarement sous la même forme, de tels "sondages" des perceptions de la ville constituent une source précieuse, notamment dans le cadre d’une étude en histoire urbaine environnementale. Ils nous rendent en partie accessibles les perceptions que les Lyonnais ont eues de leur ville, mais aussi leurs désirs en matière d’aménagement. Ils offrent ainsi l’opportunité d’une étude « écologique » des hommes dans leur habitat durant les années 1970.

Le document présenté ici[1] concerne le quartier dit d’Ainay-Perrache-Bellecour et a été constitué par les membres du « groupe de réflexion d’Ainay » en juin 1977 lequel est composé d’habitants anonymes hors le président du groupe, Philippe Mouterde. Cet aspect rend complexe toute analyse socio-économique de ce groupe. Le dossier comporte plusieurs pièces, mais les conclusions et les avis des habitants sont mis en avant dans un document indépendant, elles figurent aussi sur un long tableau dont la reprise ici n’a pas parue nécessaire. En effet un des premiers buts ici était de transmettre les doléances des habitants à l’Atelier d’Urbanisme de la ville afin qu’il mène des études plus professionnelles pour vérifier les propos des citadins ou résoudre leurs problèmes. Cette transmission se faisait par le biais de l’Association de Restauration Immobilière de la Région Rhône Alpes. Le sommaire permet de mettre en évidence la démarche suivie, qui privilégie la perception et la fonctionnalité de l’espace du quartier, ainsi le premier problème traité et probablement jugé le plus important, est celui de la circulation et du stationnement automobile. Mais au-delà d’une attention à l’aménagement, c’est la place des hommes qui est questionnée. On trouve des rubriques comme « Enfants et adolescents » ; « Mouvements de population (Dépeuplement, mouvement des week-ends) » ; « Vie (Associative, culturelle, sportive, lieux de rencontre, vie festive) ». D’ailleurs, ce souci de l’humain est affirmé dès le début de l’enquête comme en témoigne le paragraphe suivant :

« Partant de l’idée que ses habitants sont les plus sensibles à la vie d’un quartier, nous nous sommes interrogés sur :

- la place de l’homme dans la cité ?

- les contraintes de l’environnement ? »

Le groupe de réflexion a aussi choisi d’ajouter une annexe expliquant les définitions retenues pour leur compte rendu, ainsi que des précisions sur les différents objets auxquels elles s’intéressent. On y trouve entre autres une définition de l’espace vert, qui nous permet de supposer que celle-ci peut-être un objet de débat. Il s’agit ici de réaffirmer ce que l’on attend d’un tel endroit au sein d’une ville:

« Pour les services municipaux, sont considérés comme espaces verts toutes les surfaces publiques en pelouses, parterres de fleurs et bacs dont ils se chargent de l’entretien. Nous considérons cette définition comme insuffisante ».

L’argument écologique est mis en avant, et correspond à l’utilité des arbres dans un milieu saturé en dioxyde de carbone. Mais au-delà de la fonction purificatrice de l’espace planté d’arbre, on peut remarquer que les parterres de fleurs ne sont pas non plus retenus comme des espaces verts. Il semble que la notion centrale soit celle de l’espace libre à disposition des gens du quartier. De fait, ce dossier est une charge directe contre la place prise par les transports dans le quartier, particulièrement la voiture. Un tableau résume les avis des habitants au sujet des espaces alors essentiellement mobilisés pour le stationnement, dont la liste est proposée en annexe. A de nombreuses reprises, la pollution engendrée par le passage des voitures, ainsi que l’envahissement par leur stationnement sont dénoncés. L’espace qui devrait être dévolu aux jeux et aux rencontres est jugé inutilisable, à cause de la place accordée à la voiture. Les conclusions de l’étude se veulent accablantes contre le véhicule. Bien plus qu’un simple danger, marqué notamment par la demande de meilleurs passages protégés, celle-ci est directement décrite comme une  des responsables de la déshumanisation du quartier, sujet préoccupant pour les auteurs du compte-rendu :

« Si l’on regroupe en « ilots » les points forts en espace vert du quartier, on constate que, excepté place Carnot, ils sont tous couplés avec des points forts de stationnement ou de circulation, ce qui diminue leur valeur écologique et leur valeur sociale. […] En conclusion, on constate une réelle carence quantitative mais aussi qualitative, du quartier en espaces verts face à l’automobile qui occupe une surface toujours grandissante. »

Le propos de ce compte rendu est donc explicite. Pour en comprendre la portée il faut le replacer dans le contexte des années 1970 en France, dernier temps de l’âge d’or de l’aménagement et de la voiture dans la ville. Ce que manifestent ici les Lyonnais du quartier d’Ainay pourrait être interprété comme un désir de reprendre possession de leur environnement et une remise en question, par les citadins, des pratiques d’aménagement de l’immédiat après Seconde Guerre mondiale. On pourrait aller jusqu’à dire que c’est ici la dimension « villageoise » du quartier qui est réaffirmée, contre une définition plus fonctionnaliste de la ville en crise ou au moins fortement remise en question dans la nouvelle conjoncture de crise économique et du pétrole des années 1970. La ville, pour ceux qui l’habitent, ne doit plus être simplement considérée comme un point de traversée et de rupture de charge pour les transports routiers ou les particuliers motorisés, mais bien comme un espace habité et vécu. Pour autant, ce sentiment d’aliénation ne se retrouve pas dans tous les documents comparables à celui-ci. Un dossier analogue qui couvre par exemple le quartier des pentes Croix-Rousse émane d’un groupe de réflexion qui réclame plus de place de parking et d’aménagements pour la circulation dans les rues de l’arrondissement [2].

Pour autant l’intérêt que présente cette série d’avis et compte-rendus, si disparates fussent-ils, pour des études urbaines et environnementale est évident. Mise en regard avec des données plus explicites sur les types de population des quartiers, elle nous offre un moyen d’analyser les motivations de mouvements considérés comme pré-écologistes. Dans le cas présent du quartier d’Ainay, on remarque par exemple que la dimension patrimoniale et de défense d’un espace social familial est aussi importante que l’argument écologique, pourtant mieux mis en avant. Mais il semble que l’intérêt premier de cette source est de donner un moyen d’analyser les voix discordantes face à la philosophie de l’aménagement des villes françaises dans les années 1970.

 

[1]  le document a été trouvé dans le carton 1093WP 71 des Archives Municipales de Lyon

[2] même carton et datable de 1975, mais le groupe est bien plus lié à la mairie car coordonné par une adjointe à la Mairie.

Bibliographie

  • C. Pessis, S. Topcu, C. Bonneuil, Une autre Histoire des 'Trente Glorieuses', modernisation et pollutions dans la France de l'Après-Guerre (Paris: La Découverte, 2013).
  • B. Ladd, Autophobia, love and hate in the automotive age (Chicago: Chicago University Press, 2008).
  • C. Montès, Les transports dans l'aménagement urbain à Lyon (Lyon: Géocarrefour, 2003).